— Par les escaliers secrets dont les brahmes suprêmes connaissent seuls l’existence, nous avons cheminé en sûreté. Il en sera de même quand nous descendrons pour nous enfuir. La porte, aveugle pour tous autres que nous, s’ouvrira dans le mur de l’enceinte, et le rajah, alors, nous prendra sous sa garde. Son pouvoir se briserait en vain contre les murs du sanctuaire de Kali. Ici, tout appartient aux prêtres de la Déesse Noire, dont on va célébrer la fête dans une heure, là, en bas, sous tes yeux. Nul n’a le droit de pénétrer ici. C’est un lieu sacré et vénérable entre tous, et nul profane, fût-il le Mogol lui-même, n’oserait y poser le pied. Je te l’ai dit, on ne peut deviner ta présence. Mais je t’en conjure encore, par les larmes de Vichnou qui grossirent la sainte Ganga, par les Déverkels qui président aux quatre coins du ciel, sois muet !… Bientôt je reviendrai avec la princesse. Les chemins que je vais suivre abonderaient en dangers pour toi inutiles et sans gloire. Garde tes forces et ton courage pour en user quand le temps sera venu. Grâce au désordre de la fête, je pourrai pénétrer jusqu’à la chambre de la princesse. J’ai fait endormir les bayadères, enivrer les serviteurs ; tout est prêt !… Adieu !… Non… Laisse-moi… et oublie !… Non ! Non !… Si plus tard… Tu me demandes ce qui brille là, le long de la muraille ? C’est un arc antique qui appartint aux Pandavas. Son incrustation en est riche, et mille pierres précieuses le chargent. Une reine qu’illustrèrent ses vertus entre tous les Pandyas le donna jadis en offrande aux brahmes, avec ses flèches et le carquois. Tu l’emporteras si tu veux. Et, d’ailleurs, ces armes te seront peut-être utiles. Je les porterai, en couvrant l’empreinte de tes pas. Prends-les donc et t’amuse à les regarder, en attendant.

Elle appuya sur le mur opposé, et un bas-relief se déplaça. Une baie bâilla encore. L’Indienne me salua en portant sa main ouverte à son front et disparut. La pierre sculptée était revenue sur elle-même, et je restai seul, ainsi perché sur mon balcon, entre ciel et terre, avec l’arc et les flèches de la pieuse reine pour distraction.

Résolu à tenir ma promesse de me cacher, je rentrai dans ma loge, essayai de dormir sur la banquette de briques qui longeait une des parois. Mais, quand on est homme de guerre, on ne dort que d’un œil. Ainsi fus-je amené à voir ce que je n’aurais pas dû voir et que je commence à me rappeler.

Quoi qu’il en ait été, quand la brahmine revint avec la princesse, une petite dont la parure d’orfèvrerie tintait, elle me trouva investi par les prêtres et autres païens du temple, que je poussais courageusement. Et, cependant que je maintenais cette canaille le bouclier au bras et l’épée levée, des cris perçants montaient avec la foule :

— A mort, le sacrilège ! A mort, l’étranger impie ! Qu’il soit voué à Kali, le meurtrier d’un brahme !

V

Au fur et à mesure du récit, mes souvenirs se ravivent, et je revois, ainsi qu’au premier jour, se dérouler les incidents de cette étonnante histoire. Si l’Empereur — Dieu ait son âme ! — a pu vaincre ses ennemis et sur terre et sur mer, il le doit, sans aucun doute, à ses vieilles troupes espagnoles, mais aussi à nous autres Italiens. Et je trouve que partout l’on nous a taillé la part trop petite. Qu’il y ait eu beaucoup de guerriers tels que moi, et l’on n’aurait pas attendu la journée de Lépante pour mettre les Turcs en pièces. Mais je passe.

Ce que j’accomplis d’exploits dans cette nuit, l’injuste postérité ne le croira pas. Je le veux raconter tout de même, quand ce ne serait que pour confondre certains envieux de ma gloire.

J’ai dit que la belle Souriadévi, — son nom me revient enfin à la mémoire, — que cette Souriadévi aux formes irréprochables me trouva aux prises avec les païens qui cherchaient à me forcer dans la loge où j’étais enfermé, ainsi d’un rat dans une ratière. Toutefois je ne crois pas avoir dit comment j’avais été découvert par cette vermine idolâtre. C’est donc ce que je vais essayer de narrer clairement.

Je commençais de m’assoupir, quand un mugissement sauvage me réveilla brusquement. Je courus au balcon, regardai dans la cour. Jusque-là déserte, maintenant elle fourmillait d’épaules et de têtes. Plus de mille lampes l’éclairaient. Du haut en bas des façades percées de fenêtres, chargées de sculptures, ces lumières s’étageaient et lançaient leurs feux de diverses couleurs. On y voyait mieux qu’en plein jour. Une multitude d’Indiens bronzés, hommes et femmes, se baignaient sans pudeur, plus semblables à des singes qu’à des chrétiens, dans un vaste étang. Ou bien debout, assis, vautrés dans des attitudes immodestes, ils grouillaient sur les escaliers environnants. Quelques brahmes, reconnaissables à leur peau plus claire et à leur embonpoint déshonorant, dirigeaient ces jeux impies et soufflaient dans des conques d’où sortaient d’épouvantables rugissements, plus puissants que ceux de la mer en furie. D’autres se hâtaient, portant un brancard fleuri où se dressait l’idole noire, avec ses yeux de rubis étincelants et ses guirlandes de jasmin.