Un instant, ma rage m’inspira cette idée de venger ma mort prochaine par celle de la princesse. Je pensai la percer de mon épée, tandis que, dans le désordre de ses pagnes, elle gisait inanimée sur un banc. D’elle-même, comme si elle m’eût deviné, la dame indienne vint alors s’offrir à mes coups.

— Étranger ! — murmura-t-elle d’une voix plus douce que les frissons de la brise qui soufflait discrètement à travers la colonnade, après avoir rasé la pièce d’eau, dont la nappe argentée se ridait au pied du perron où je me tenais irrésolu et morose. — Étranger au cœur de fer, je te supplierais de m’arracher la vie si un devoir plus haut que la mort ne me commandait de vivre jusqu’à ce que je l’aie accompli ! Contre toi la haine ne trouve point sa place dans mon cœur. Moi seule suis coupable qui ai, en cette nuit, trahi et ma vertu et ma caste et mes Dieux.

Alors je la repris dans mes bras, tentai de la consoler par ces paroles qui n’ont point de sens, mais que les femmes préfèrent aux discours les mieux conduits. Elle se dégagea avec une fermeté molle, secoua la tête, essuya ses larmes qui se mêlaient à ses perles et dit :

— Suis-moi sans crainte. L’heure passe et c’est à peine si le temps nous restera d’emmener la princesse hors de ce temple funeste. Hâtons-nous ! Bientôt les prêtres viendront chercher la Déesse.

Ces paroles me causèrent une désagréable surprise. J’avais cru, d’après la beauté de cette femme et la richesse de sa parure, posséder la princesse elle-même. Et je n’avais imposé mon amour qu’à la gardienne de l’idole. Je commençai de ressentir pour la brahmine une profonde aversion.

IV

De ce qui suivit je résumerai l’essentiel ; car, en vérité, les événements se succédèrent avec une rapidité telle que ma mémoire ne me permettra plus, sans doute, de les raconter dans le détail.

La brahmine frappa dans ses mains, et la fille gardienne de la porte reparut, comme par enchantement, pour disparaître non moins vite, après avoir reçu des instructions. Pour nous, notre chemin se fit le long de la pièce d’eau, jusqu’à une sorte de pavillon sommé d’une coupole, qui en occupait le coin. Nous y entrâmes et prîmes dès lors notre route sous terre, par des caves ténébreuses, plus resserrées que nos mines de siège et davantage surbaissées. J’y pensai mourir de chaleur, le poids de mes armes aidant, et aussi de la peur qui me tenait des serpents. Je m’imaginais les entendre rampant autour de moi, dans cette nuit étouffante. Puis, sans revoir la lumière, nous gravîmes un escalier sans fin. Les degrés se suivaient, étroits et glissants, et je faillis plus d’une fois m’y rompre le cou. Mais l’air plus frais, qui nous arrivait par de profondes embrasures, me rendait le courage. Et, quand nous nous arrêtâmes enfin, je me sentais prêt à tout.

— Reste ici en repos, me dit la brahmine, et sois sans crainte ! D’ailleurs, je parle en femme vaine : tu n’as jamais tremblé ! Mais, sur notre vie, quoi que tu voies et entendes, et autour et au-dessous de toi, ne remue non plus qu’un mort. Sans quoi tout serait perdu !… Ah ! je tremble pour toi, dans ma faiblesse !… Jure-moi de ne pas remuer !

Je la rassurai d’un baiser, car je la trouvais merveilleusement belle, ainsi éclairée par les astres. Le ciel pur nous éclairait à travers un lacis de statues. L’Indienne en toucha une. Si léger qu’eût été ce mouvement, le colosse de pierre tourna, tel le jaquemart qui frappe les heures d’une horloge, et dégagea une baie juste assez large pour donner passage à un homme. La brahmine entra après moi, et, la statue ayant repris sa place, nous nous trouvâmes dans une logette ouverte sur une de ses faces. Là, des figures de jeunes filles qui croisaient leurs bras formaient rampe de balcon. Et, en me penchant, je distinguai une cour immense et des dômes dorés à cent cinquante pieds en contrebas. Ainsi je compris que nous étions au sommet du portique le plus élevé de la pagode. Mais j’ignorais pourquoi ma compagne m’avait mené aussi haut. Elle me l’apprit, en me suppliant encore de garder l’immobilité et le silence.