Cette nouvelle diablerie ne laissa pas de me troubler tout d’abord. Mais, rassemblant mes esprits, je me résolus à périr d’une mort honorable en chargeant le tigre avec mon épée et ma rondache. J’allais dégainer, quand Souriadévi, touchant mon épaule, me murmura à l’oreille :
— Par tout ce qui t’est sacré, n’avance pas et ne te sers pas de tes armes ! Mais cache-toi, pour un instant, derrière cette saillie de rocher. Lorsque je te crierai : « Viens ! », marche alors hardiment et accomplis ce que je te commanderai, moi, ta servante. De la princesse ne t’occupe non plus que de moi !
Et, frappant dans ses mains, elle appela par trois fois : « Outanka ! Outanka ! Outanka ! »
Le tigre bâilla sans même ouvrir les yeux. Un autre bâillement s’éleva alors et aussi le sourd grognement d’un homme que l’on éveillerait en sursaut. Souriadévi renouvela son appel. L’homme parut alors, vêtu d’une seule ceinture de chanvre croisée et qui retombait en manière de queue. Il tenait un bâton dans sa main et était si noir que je mourrai convaincu que l’enfer ne possède rien qui imite aussi parfaitement la couleur de l’encre. Sous son turban sordide luisaient les cornes blanches et rouges, peintes sur son front et qui symbolisent le mystère païen des origines de la vie. — Entre nous, c’est une fameuse sottise, et l’Église ne nous charge pas de ces ridicules peintures pour nous apprendre comment se conduisirent Adam et Ève dans le paradis !
Pour le reste, cet Indien était une pauvre créature dont les os perçaient la peau. Il aurait pu servir, dans les cérémonies des idolâtres, à figurer la famine. Au nom d’Outanka, il sortit de derrière le bloc, ce disgracieux misérable, et le tigre ne remua non plus que si un cloporte se fût promené sous ses griffes. Toisant Souriadévi avec insolence, le squelette ambulant ricana :
— Ah ! c’est toi !… Te voici donc enfin prise dans tes propres filets, prostituée à la langue de serpent, plus perverse que toutes les Parachis vomies par l’enfer pour tenter les solitaires ! Livré à mes pieuses pensées, je crache sur toi qui rampes pareille au vil scorpion des décombres !… Mais ton heure est venue ! Qu’il te souvienne du proverbe : « Qui sème le millet récoltera le millet ; qui sème le mal récoltera le mal ! »
Souriadévi lui répondit, la lèvre gonflée d’orgueil :
— Tchandala misérable, qui cherches ta vie parmi les cadavres ! Outanka, dont la vue seule imprime une irréparable flétrissure, sache, citateur inexact et imbécile, que le saint Pantchatantra nous dit : « On peut tomber du haut d’une montagne, plonger dans l’Océan, se jeter dans les flammes, manier les serpents, on ne meurt pas avant son heure. »
Outanka tressaillit, serra son poing osseux et reprit aigrement :
— Tais-toi, magasin des péchés, champ de défiances, demeure de l’effronterie, ou je donne le signal de Yama à Kali qui déchirera ta chair impure sous mes yeux ! Allons, trêve de sottises ! Dévêts-toi, que je te voie sans voiles et juge de ta beauté certainement surfaite ! Remets-moi ces pagnes de soie, ces ceintures et ces anneaux, et je t’arracherai le cordon brahmanique ! Tu prieras ensuite les dieux qu’ils te pardonnent, et, nue ainsi qu’au jour de ta naissance, tu retourneras à la pourriture d’où tu sortis…