Souriadévi, sans se troubler, flétrit l’indignité du gardien :

— Outanka, pareil au chacal qui hurle sans oser attaquer, toi qui ne connais pas le livre, sache encore qu’on y lit cette sentence : « A l’homme sans force, la colère cause son malheur. Un pot chauffé outre mesure brûle ses parois… » Entends-tu, ridicule esclave, qui n’oses pas même lever les yeux sur moi !

Exaspéré par l’outrage, le noir, qui jusque-là avait tenu les paupières baissées, dirigea son regard sur la mine enflammée de l’Indienne. Il ne put plus l’en détourner. Souriadévi, le fascinant de ses prunelles qui brillaient d’un éclat plus vif que les bijoux convoités par le sinistre belluaire, le menaçant de sa droite levée, l’obligea d’avancer. Il obéissait, tel un corps mort qui eût conservé le mouvement. Il marchait sur elle, cependant qu’à reculons la prêtresse s’en allait vers moi. Ainsi, par une diablerie qu’on ne saurait expliquer mais qu’excusait le péril de notre vie, Souriadévi me livra cet homme endormi, stupide, et dont les yeux s’ouvraient sans voir.

— Tu le frapperas de ton poignard quand nous aurons franchi le passage, car il ne doit plus parler à un vivant. Tu le jetteras à la bête, après lui avoir coupé le bras droit avec ton épée. Tiens-le par sa ceinture et attends ! — Et toi, Outanka, brute immonde, si tu ne prononces pas à mon ordre le mot auquel obéit Kali en se retirant dans sa caverne, je te voue à la Déesse Noire, et rien, tu le sais, ne résiste à mes conjurations !

Elle toucha l’homme au front et il balbutia d’une voix mourante :

— Épargne-moi la conjuration terrible et ne me ferme pas le chemin du ciel, ne m’interdis pas le Kailasa, paradis de Çiva que m’ont acquis mes mortifications ! Kali n’obéit qu’à moi seul, à mon nom seul elle obéit, et à ma voix…

Il essaya de résister, puis, vaincu par le regard obstiné, il cria d’un accent lamentable :

— Outanka, Kali ! Outanka ! Douriodhana, fuis-t’en à mon ordre !

A cette exclamation, — que je ne crains pas de qualifier de magique, — un miaulement plaintif et lugubre répondit, qui me glaça jusqu’aux os… Je crois l’entendre encore !… Le tigre s’étira, se dressa à moitié, assis sur son derrière. Il battit ses flancs roux et noirs, frisés de blanc, de sa queue flexible. Sur une nouvelle injonction de Souriadévi, Outanka cria encore :

— Outanka, Kali ! Outanka ! Douriodhana, Outanka te l’ordonne ! Douriodhana, retire-toi !