Le tigre, lourdement, se mit sur ses quatre pieds, tourna et disparut, avec la chaîne qui tintait, dans la caverne sombre.

Souriadévi prit la princesse, à demi pâmée de terreur, entre ses bras. Et nous passâmes, moi le dernier, poussant Outanka raide et muet qui marchait à la façon d’un automate, sans cesser de gémir. Derrière nous, le rocher continuait de progresser en glissant. Quelques secondes encore, et il s’appliquait d’un côté contre le bloc, de l’autre contre la saillie qui m’avait servi de retraite.

Quand nous eûmes franchi le col où régnait le tigre, je frappai le gardien, entre les épaules, de ma dague, sans pitié. Son ignoble dureté envers ma belle amoureuse m’avait cuirassé contre la miséricorde. Le misérable tomba sans proférer une plainte, sans perdre une goutte de sang, tant le coup avait été sévèrement fourni. Ensuite, avec mon épée, je détachai le bras droit, je le donnai à Souriadévi qui le prit ainsi que le bâton du belluaire. Et je lançai le corps dans l’espace où le tigre pouvait s’ébattre. Souriadévi poussa alors un cri strident, qu’elle répéta trois fois : « Yama ! Yama ! Yama ! Voici pour toi, Douriodhana ! »

Je n’eus que bien juste le temps de bondir en arrière. La bête terrible avait volé dans le couloir. Je crus entendre ses griffes ouvertes siffler à hauteur de mon crâne. Mais je m’étais trompé, et de beaucoup. Ceux qui ont combattu ces monstres face à face comprendront ce que ce mouvement eut de naturel et partant d’excusable. D’Outanka la personne émaciée et pantelante s’allongeait sous le tigre ou la tigresse Douriodhana. Ménageant son plaisir, le monstre humait le sang qui jaillissait du tronc mutilé. J’ai dit tigre ou tigresse, car, en de telles affaires, on n’a guère de loisir de s’attacher à d’aussi mesquins détails.

VIII

Au sortir de ce merveilleux couloir, nous trouvâmes une cour carrée qu’entourait un péristyle à trois rangs de colonnes, jadis ornées par des ouvrages au ciseau, aujourd’hui à ce point ruinées qu’on n’aurait pas songé à faire la différence entre cette architecture barbare et les hauts rochers environnants. Partout elle les rejoignait et se confondait avec eux. Nous étions pris là dedans ainsi qu’au fond d’une nasse. Nulle issue, sinon un porche de mauvais aspect avec un portique à l’état de décombres. Deux ridicules simulacres de singes, colossaux, grossiers, informes, joignaient leurs mains sur chacun des pieds-droits en posture de qui prie et levaient vers l’Orient leur tête de chien coiffée d’une mitre d’évêque. Les corniches fendues gisaient à terre, cachées à demi sous le sable. Et, réchauffés aux premiers rayons du soleil, les lézards bigarrés couraient et se poursuivaient en sifflant.

Ce portique, à vrai dire, ne mérite pas que j’en parle. J’ai, en vérité, des choses bien plus importantes à conter. Enfin, il était assez obscur. Mais, de l’entrée, on percevait cependant le jour à son extrémité opposée. Quelque piège des démons devait être tendu là, à notre intention. Un second tigre, vraisemblablement, nous guettait ; ou bien un monstre inconnu, serpent démesuré, propre à l’Inde, sinon un éléphant en fureur, délirant d’amour ou ivre d’arack. Les corneilles, dont il y a foison en ces contrées, voltigeaient en croassant autour de ma tête. Ces oiseaux déplaisants autant que voraces étaient attirés là, bien sûr, par les reliefs du repas de l’être inconnu à qui j’allais avoir affaire. Mais, quel que fût leur empressement à se lever sous mes pieds, les vilaines créatures tourbillonnaient jusqu’au porche sans s’y engager jamais. L’un de ces corbeaux s’y aventura pourtant. Ce fut pour son malheur. J’entrevis quelque chose de velu, de roux, tout en longueur, qui s’élança à travers le couloir, s’abattit sur l’oiseau, le happa au vol et disparut. Et cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

J’en demeurai stupéfait. Ça ne pouvait pourtant pas être une main. Jamais, au grand jamais, n’exista main qui vola, ou, en tout cas, pour ma part, jamais je n’avais vu main voler. Un éblouissement, pas autre chose, m’avait donné cette illusion. Il s’agissait d’un chat-tigre, tout simplement, ou bien de quelque hibou. Et je me portai en avant, bien décidé à me rendre le cœur net de cette extraordinaire histoire.

Souriadévi me rappela avant que je n’eusse fait dix pas. Plein de foi en la prudence et la sagesse dont elle ne cessait de me fournir des preuves, je revins aussitôt en arrière. Cette aimable indigène, qui possédait à la fois tant de science et tant de beauté, m’inspirait une telle confiance que l’idée ne m’était même pas venue de lui demander à quel usage elle comptait employer ce bras mort et ce bâton qu’elle n’avait cessé de porter.

— « Plus tard, pensais-je, je la prierai de renoncer à ses idoles. Elle adorera la sainte croix et me rendra père d’enfants chrétiens. Pour l’heure, ce qui importe, c’est de sortir entier de ce temple enchanté. »