Assise sur une statue, appuyée contre un pilier de l’enceinte, Souriadévi achevait de lier au bâton le bras du défunt Outanka au moyen d’une bande arrachée à son pagne. Et, malgré le dégoût que lui inspirait ce triste débris, la petite princesse l’aidait de son mieux. La prêtresse me supplia de me reposer un instant. Quand tout serait prêt on essayerait de passer :

— Tiens-toi en paix et recueille tes forces, car l’épreuve que nous allons subir sera terrible. Le divin Hanouman en personne — et ce sont ses effigies que tu vois là dressées, sous les espèces du singe — est en arrêt sous ce porche, ou bien un génie vomi par Yama pour semer le désespoir et la mort. Celui-là, qu’il nous faut affronter si nous ne préférons périr en ce lieu et d’inanition et de soif, celui-là est plus redoutable à lui seul que tous les esprits du Mal. Plus rapide que la flèche de Rama, sa main vole dans l’espace et défie l’éclair quand elle veut atteindre le but, et elle ne le manqua jamais. Son corps est gigantesque, son bras a la longueur d’une nuit d’hiver, son souffle est plus brûlant que le vent de l’été. Ses pieds sont des mains, ses mains sont des ailes, son visage est plus hideux que celui de la Déesse Noire et ses crocs plus acérés que le crochet des cornacs. En force il surpasse Çiva lui-même !

« Mais nous fournirons une proie digne de lui à ce démon du carnage. Quand il pensera la saisir, que ton acier tranchant, plus prompt que le tchokra de la foudre, sépare la main du bras ! Garde donc ton épée prête, vérifie son fil, et, s’il en est besoin, aiguise-la contre cette meule de granit qui conserva son poli… Mangamalle — ainsi se nommait la princesse, l’ai-je déjà dit ? je ne sais — nous attendra sous ce portique. Elle nous rejoindra si la victoire t’est fidèle. Viens !

Tenant à longueur de bâton le bras d’Outanka, Souriadévi s’approcha furtivement du porche, tirant sur la droite. Et moi, étouffant le bruit de mes pas, j’allais vers la gauche. Lorsque j’en fus à moins d’une toise, un relent sauvage, et qui valait celui du tigre s’il ne le surpassait point, offensa mes narines. En même temps, des grondements étouffés commencèrent de s’élever. Ils alternaient avec un gazouillement monotone et aussi avec le fracas d’une grille secouée violemment.

Sans m’épouvanter plus que de raison, — en somme, que pouvais-je craindre après tous les périls auxquels j’avais déjà échappé en cette nuit mémorable et après tous ceux aussi que j’avais bravés d’un cœur léger pour les rois catholiques, mes bons maîtres ? — j’assurai la prise de mon épée dans ma paume par le moyen ordinaire, à savoir en crachant dedans, et pour me prouver que je n’avais pas la bouche sèche. Cette précaution est utile pour éviter que la lame ne donne du plat quand on détachera son coup. Et je me tins prêt, à la distance du porche que m’avait fixée Souriadévi, c’est-à-dire à toucher le pied-droit de gauche qui me servait d’abri.

Debout de l’autre côté du portique, l’Indienne, pareillement cachée, entama une chanson. De cette musique je renonce à donner même l’idée. Les natures rustiques, capables de se délecter avec les cantilènes de nos paysans d’Italie, ne s’en contenteraient certes pas. C’étaient, en un mot, des notes sans liaison, et nasillardes, et saccadées à en pleurer. Mais qui ignore encore que les sauvages Indiens ne sont en rien doués pour les beaux-arts ?

Quoi qu’il en soit, plus Souriadévi chantait, plus l’excitation du monstre semblait croître. Tour à tour il grondait, gazouillait, claquait des dents et sans cesse ébranlait sa grille. Mais rien ne paraissait de lui.

Alors notre pêche diabolique commença. Glissant avec mille précautions le bras mort le long de la muraille du porche, Souriadévi, toujours cachée derrière le montant de l’embrasure, maniait de son mieux le bâton. Le sinistre appât n’avait pas effleuré le mur, qu’une chose innommable vola, bondit dessus, l’arracha. Mais, sous mon épée, la chose tomba. Un cri quasi humain, lamentable, pour moi inouï, — et que je n’oublierai jamais, — répondit à mon heureuse attaque, et aussi une autre plainte, plus faible, désespérée, déchirante. Souriadévi, happée au poignet, était entraînée sous le porche, et son autre main, défaillante, abandonnait la statue de pierre à quoi elle essayait de se retenir.

IX

Sans marchander le péril de mon corps, je bondis aux côtés de ma chère Indienne. La retenant de ma gauche, je frappai de ma droite à grands coups, hachant de mon épée le bras hideux plus long et délié que la patte d’une araignée colossale. Ouvert en dix endroits, les muscles déchirés, coupés jusqu’à l’os, il finit par retomber sans force, avec la main démesurée qui dut s’ouvrir et lâcher le poignet de Souriadévi. Je voulais trancher cette pince diabolique, amputer la bête, la mettre à tout jamais hors d’état de faire le mal.