S’équipant ainsi sans plaisir et empruntant à regret les espèces d’un soldat pour fuir plus sûrement ce pays ravagé et tâcher de retrouver « la Demoiselle », Nicolas songeait avec désespoir à sa misère et à sa faiblesse. Il la jugeait immense au regard de si formidables dangers, et c’était tout juste si deux ou trois blancs voisinaient dans sa poche avec une pincée de monnaie de cuivre. Livré à ses tristes réflexions, il laissait derrière lui ce champ de carnage, quand il crut voir remuer le dernier cadavre qu’il enjambait pour ne pas le fouler du pied. Vite il reconnut son erreur. C’était le petit officier auquel les Croates avaient coupé la gorge. L’enfant, en simple chemise, montrait son cou, affreusement ouvert, par où avait fui tout son sang. Raide, étendu dans la mare noirâtre et caillée, il regardait le soleil de ses yeux fixes, et sa longue cadenette blonde, toujours nouée de son ruban cramoisi, se souillait dans la boue sanglante. Au cou pendait une ganse soutenant un sachet carré.
Nicolas prit ce sachet et lut, en gros caractères cursifs, tracés à l’encre sur la toile : Marie-Juste-Xavier d’Aronville — Mai 1635. Le nom de ce jeune officier, sans doute, et la date de son entrée au corps. « Peut-être — se dit Nicolas — les parents de ce malheureux me récompenseront-ils pour avoir sauvé ce sachet, où des papiers importants, voire des reliques ou quelque autre chose, peuvent avoir été cousus. Je m’en chargerai donc et aussi de cette grande boucle de cheveux si joliment ornée. C’est grande pitié de la voir traîner ainsi dans la fange. Le gentilhomme devait appartenir à une riche famille, si j’en juge par la finesse de son linge, de la belle toile de Cambrai, ou je ne m’y connais pas. Au reste, les armes qu’il portait cette nuit étaient celles d’un prince. Rien d’impossible à ce que les seigneurs ses parents ne me protègent par la suite et ne m’aident à retrouver la Demoiselle. »
Donc avec ses forces, qui sont de bons ciseaux de berger propres à tondre la laine, Nicolas coupa la cadenette au ras de la tempe. Il la roula autour du sachet, fit d’une manche de la chemise une enveloppe convenable et glissa ce paquet sous sa casaque. Il se signa, envoya un dernier regard vers le monceau fumant où dormaient ceux qui l’avaient nourri et aimé, il leur jura de marcher devant lui jusqu’à ce qu’il eût retrouvé leur fille et, s’il la retrouvait, d’être à la fois son protecteur et son valet.
Et Nicolas reprit le chemin du marais où, la veille encore, heureux et paisible berger, il paissait son troupeau de moutons, en veillant sur Monette et ses brebis.
V
Nicolas, le nez au vent, marchait à travers les herbes. Évitant les chemins battus, scrutant les quatre coins de l’horizon, il se retournait sans cesse pour voir si quelque ennemi n’apparaissait point d’aventure. La solitude l’entourait, il n’entendait pas d’autre bruit que celui des oiseaux d’eau qui se levaient ou plongeaient à son approche. Seuls les feux montant de loin en loin prouvaient que le pays avait été habité, et la brise rabattait jusque parmi les roseaux les lourds nuages de fumée qu’elle déchirait en les chassant vers l’Ouest. Une pluie fine tombait. Sur la terre molle les fers des chevaux avaient laissé des empreintes si nettes que c’était un jeu d’enfant de les suivre.
Au sortir du marais une autre piste se mêlait à ces traces : celle d’un homme lourdement chaussé dont les semelles et les talons se marquaient à partir d’une large foulée où l’herbe aplatie ne s’était pas encore relevée.
Nicolas reconnut la place où le cavalier, atteint la veille par la pierre de la fronde, avait vidé les arçons. A quelques toises plus loin, le chapeau gisait dans la boue. Une déchirure de son bord disait la force du coup. Sans perdre son temps à relever cette épave, le berger continua de marcher. Mais, à un bruit qu’il crut entendre, comme il se retournait, il vit briller sous un rayon de soleil le galon d’or neuf qui cerclait la forme et le bouton d’orfèvrerie qui fixait le plumet à la passe. S’étonnant qu’une aussi belle aigrette blanche surmontât le feutre d’un simple cavalier, Nicolas revint sur ses pas et ramassa le lourd chapeau à vastes ailes dont la garniture de taffetas élimée laissait voir la calotte intérieure d’acier noirci.
« Ce chapeau, se dit-il, est certainement celui du cavalier que je mis hier par terre. Pour un beau coup de fronde, c’était là un beau coup. Mais, hélas ! il n’a servi à rien… Pour le chapeau, il est sans doute meilleur que le mien, et sa défense est plus solide. Si l’homme n’avait pas tenu la tête baissée au moment où ma pierre l’atteignit à la nuque, jamais il n’aurait été blessé, et ce fut là un coup de hasard. Pour moi, il ne me convient point de m’en coiffer, car c’est une coiffure de maître. Ma figure rustique y gagnerait seulement en ridicule. Mais j’en pourrai tirer un bon prix à la première ville où j’entrerai. Rien qu’à Corbie, Taboureau, le fripier, m’en donnerait facilement deux écus… Eh !… Qui va là ?… »
Un homme, l’épée à la main, sortait d’un buisson, sur la droite. Lâcher le chapeau, se relever vivement et se mettre en défense fut pour Nicolas l’affaire d’un instant.