Comme il reculait pour se couvrir d’une haie, en braquant un pistolet sur l’inconnu qui s’avançait lentement, il vit que celui-ci s’aidait de son épée engainée en guise de canne et boitait très bas. La rotonde de linge froissé qui retombait sur le hausse-col était couverte de sang. Du sang caillé avait collé ensemble les cheveux bruns, souillé le collet de buffle et les manches de velours gris tracées d’or. Le haut de chausses grenat apparaissait gris de boue, et la terre encore fraîche qui plâtrait les genoux prouvait que cet homme infirme avait dû se traîner longtemps avant de pouvoir se dresser.
Dans cette misère et ce désordre, la mine du blessé gardait une tranquille noblesse. La grande cadenette liée d’un ruban noir, le collier d’ordre pendu au cou, la ceinture d’épée montée en argent, prouvaient, autant que la fermeté des traits, que le personnage était de ceux avec qui le monde a l’habitude de compter.
— Holà, camarade ! dit-il à Nicolas. Baisse-moi ce pistolet et rends-moi ce chapeau qui est mon bien et que je cherche depuis des heures. Si tu peux m’aider à rejoindre ma troupe, je te récompenserai honnêtement… plus tard. Ma bourse est vide pour l’heure, et je meurs de faim. Un morceau de pain serait pour moi mieux venu qu’un boisseau d’or. De même pour un pot de vin. Quant à l’eau, il n’est pas besoin de chercher longtemps dans ce pays à grenouilles pour en trouver. Cependant, je suis si faible depuis ce maudit coup qui m’a fêlé le crâne, que je n’ai pu atteindre l’étang.
Nicolas ne fut pas long à tirer de son sac un vieux quignon de pain, assez dur pour devenir un dangereux projectile dans une fronde.
— Excusez, mon gentilhomme, il est un peu sec, mais, trempé dans l’eau, il ne sera pas plus mauvais qu’un autre. Et voici pour l’aider à passer.
Et il offrit un morceau de bœuf grillé, puis alla remplir son chapeau à un ruisseau qui filait sous les herbes.
— Cette eau sera meilleure pour vous que celle du marais. Mangez tranquillement ce pauvre repas. Je vous l’offre de bon cœur. Ensuite, je panserai votre plaie, si vous le voulez bien. J’ai, Dieu merci, quelque expérience de ces choses. Et puis, quand vous serez rafraîchi, vous me ferez cet honneur de prendre mon épaule pour appui, et je vous conduirai jusqu’à Corbie, ou plus loin, à votre volonté.
Le blessé remercia Nicolas et mordit à belles dents dans la viande carbonisée qui noircissait sa moustache grise.
— Je te rends grâces, mon garçon. Tu m’as l’air franc et déterminé. Soldat, sans doute ?… Ou plutôt un valet de la compagnie d’Aronville qui me servait d’arrière-garde ?… Où diable est-elle passée ?… Détruite par les Croates qui m’ont régalé d’un coup de carabine ! Pour moi, je suis ou j’étais capitaine en second à la compagnie des carabins d’Halzèmes, au Catelet. Nous avons dû céder la place aux Espagnols et marcher plus vite que le pas… Enfin !… Si, par la suite, je puis t’être bon à quelque chose, rappelle-toi mon nom : Maximilien, comte d’Oultry… Une casaque de cavalier dans ma compagnie, quelques écus et mon amitié, voilà ce que je suis capable de t’offrir.
— Eh ! monsieur, répondit Nicolas, ce n’est pas de refus. Mais je serais un pauvre cavalier. Ayant tout perdu, je cherche un maître. Je n’en voudrais pas d’autre que vous, tant vous me semblez brave et bien disant. Qu’il vous plaise, monsieur, de me prendre à votre service, et jamais meilleur maître n’aura plus fidèle valet !