— Faites excuse, madame, on a été bien sots ! Mais nous allons la porter chez vous, cette petite… Et on bénira sa peine, pour l’amour de vous !…
X
A ce moment la petite porte de l’hôtel de Nérissins s’ouvrit, et une jeune femme parut sur les degrés du perron.
Son visage rose et frais, ovale, eût paru d’une grâce timide sans la saillie du menton qui disait la volonté obstinée, tandis que la bouche pincée accusait un esprit dissimulé et calculateur. La dissimulation était aussi dans les yeux bleus que voilaient des lourdes paupières à longs cils, battantes, toujours en mouvement, comme si les prunelles striées de vert eussent craint de laisser lire dans leur profondeur sans fond.
Ce visage, aimable pour qui ne s’arrêtait pas aux détails, s’encadrait dans les boucles tombantes d’une chevelure fauve, qui, taillée court sur le front bombé, poli, étroit, d’une blancheur d’ivoire, y bouffait en frisons crêpelés et couverts de poudre blonde.
Un col évasé en rotonde haussait son auréole de dentelle légère autour de la tête. Les grandes manches à l’espagnole, rattachées aux mancherons par trente aiguillettes ferrées d’or, étaient chargées, sur leur velours pain-bis, de tant d’or en appliques que l’on se demandait comment la dame pouvait lever les bras sous leur poids. Le busc de son corps simulait l’arête d’une cuirasse, et le vertugadin en roue de carrosse, qui tendait ses jupes de satin gris sous sa robe de velours minime, était ample à ce point de permettre bien juste à Mme de Nérissins de passer par la porte bâtarde où elle apparaissait superbe entre les montants de pierre travaillés en vermicelles.
Des laquais, en livrée galonnée sur toutes les tailles, se tenaient de chaque côté des marches. Le Suisse, chamarré de cinq tons, avait sa pertuisane au poing, et un écuyer, vêtu de velours noir, montrait sa mine brune, son nez crochu, ses moustaches de chat et son col en plat à barbe, par-dessus l’épaule de la dame.
N’eût été son air insolent et sa manière de lever le menton pour parler avec une voix de tête, cette petite femme eût passé partout pour charmante. Mais sa réputation valait moins que sa beauté. Dès qu’elle parut, la plupart des bourgeois et des ouvriers tournèrent le dos, abandonnèrent la place. Les plus hardis murmuraient : « Vous verrez que cette sucrée va s’emparer de la malade sous prétexte de bienfaisance. Elle ajoutera ainsi, sans bourse délier, une servante à son domestique. »
Le bruit public était en effet que Mme de Nérissins battait ses gens et ne les payait guère, et encore qu’elle gardait toutes ses filles de service sous clef, cela pour qu’on ne sût pas ce qui se passait chez elle.
— Hélas ! disait l’armurier Jérôme Petitport à son compère Aubin Planturel, le mercier. On ne le sait que trop, ce qui se passe chez la Nérissins ! Chacun y conspire ouvertement contre Monsieur le Cardinal et le bien du royaume.