— Le fait est, répondit Planturel non sans avoir regardé prudemment si on ne l’observait pas, que j’ai vu distribuer autour de sa maison les fameux placards arrivés avant-hier. Vous les avez lus, Petitport, ces libelles que répandent les Espagnols et où l’on voudrait nous prouver que les bons compagnons, loin de venir en conquérants, arrivent ici en libérateurs, en pacificateurs, pour seulement éloigner du Roi tous ses mauvais conseillers.
— Malheureusement, maître Planturel, un autre bruit plus croyable, si l’on s’arrête dans nos rues où campent tant de gens ruinés et battus, serait que les incendies, les pillages, les meurtres et toutes les violences ont été jusqu’ici les seules preuves des bonnes intentions de nos amis les Espagnols. Ils ont plumé la poule à Roye, ils pillent maintenant à Corbie. Que Dieu les écarte de notre ville !
— Heu ! heu ! fit le mercier, je doute fort qu’ils se décident à venir jusqu’ici. Le Roi, si j’en crois la renommée, se prépare à nous défendre avec de bonnes troupes. Demain, au plus tard, Monsieur nous arrive avec l’arrière-ban de l’Orléanais et du Berry. On parle aussi du comte de Soissons, des maréchaux de la Force et de Châtillon, de bien d’autres seigneurs, de plusieurs armées !… Consolez-vous, mon compère. Ce serait jouer de malheur si vous ne trouviez pas à leur vendre avantageusement toutes les vieilleries de votre magasin.
Subitement consolé, Jérôme Petitport souhaita au mercier une pareille aubaine.
— Puissé-je, mon maître, céder en effet mes corselets, mes bourguignotes et mes coutelas au prix que vous vendrez vos bas, vos collets et vos rubans !…
Cependant que les deux notables marchands s’éloignaient, Mme de Nérissins disputait à Mme d’Aronville le soin de recueillir la jeune blessée :
— Eh ! pour l’amour de Dieu, madame, vous me laisserez ce plaisir de la sauver. Si vous vous réservez toute la charité de la ville, quelle sera notre part, à nous, pauvres femmes de bien ?
Mme d’Aronville, tout en répondant avec une froide politesse, pressait ses laquais d’enlever le matelas et la malade. Mais les domestiques de Mme de Nérissins, plus nombreux, forts de leurs épées alors que Magloire et Florimond étaient sortis sans armes, les repoussèrent facilement. Ils portèrent la jeune fille dans l’hôtel, et, avant que la porte se refermât, Mme de Nérissins envoya à sa rivale un dernier compliment :
— Adieu, madame ! Montrez-vous à l’avenir moins pressée à me disputer l’avantage de secourir ceux qui se réfugient à l’abri de ma maison. Et laissez-moi vous donner, en amie, un dernier conseil. S’intéresser aux affaires des autres est bon, meilleur de surveiller les siennes. A force de vous dépouiller au profit d’autrui, il ne vous restera bientôt plus, je le crains, de quoi vous couvrir. Je sais que ce qu’on dit n’est que vanité et que le monde est aussi sot que méchant. Madame, je suis votre humble servante… Don Henriquez, faites la charité à ces pauvres gens !
Et Mme de Nérissins, étalant sa jupe à deux mains dans une belle révérence, tourna le dos en riant. La porte se referma et Mme d’Aronville resta dans la rue avec ses deux valets. Sous la poignée de petite monnaie que l’écuyer de la jeune dame, le Quinola Henriquez, avait libéralement fait pleuvoir, la foule des réfugiés se battait à coups de poing, à coups de griffes, à coups de pied. Les vieilles étaient piétinées, les enfants s’arrachaient les cheveux, les hommes mettaient la main au couteau.