— Je vous remercie, monsieur, du sentiment qui vous dicta ce trop long silence et des termes discrets dont vous avez usé pour le rompre. Je vous en garde une gratitude infinie.

Elle tendit sa longue main fine au blessé, qui baisa les doigts en fuseau que n’ornait aucun bijou. Mme d’Aronville, sentant une larme rouler sur sa main, se dégagea d’un mouvement doux et vif. La grande traîne de sa robe noire disparaissait que M. d’Oultry, à demi dressé sur sa couche, regardait encore la porte sans s’occuper d’étancher les pleurs qui tombaient sur l’appareil de son bras.

Tout ce qu’il savait de cette femme, tout ce qu’il en voyait à chaque heure l’unissait à elle par des liens dont il sentait s’augmenter la force. L’amour qui gagnait M. d’Aronville était de la bonne étoffe, un de ces amours faits encore moins de tendresse que de respect et d’admiration.

— « A quoi tiennent les choses, se disait-il, et pourquoi ne l’ai-je point connue, cette Élisabeth de Maignestal, alors qu’adolescents tous deux nous pouvions escompter sans présomption les meilleures chances de la vie ? Aujourd’hui chacun respecte en elle une veuve encore jeune et belle, mais une sainte en ce monde, pour aller au vrai, et moi, j’habite la peau d’un soudard impénitent chargé de conduire deux cents chenapans à la gloire. Pour l’instant, je serais bien embarrassé de les y conduire, car ils ont si bravement détalé que le plus malin ne saurait où ils se terrent… Enfin de quel poids… de quel poids pèseraient mes actions de guerre auprès d’elle, qui n’a cure que du seul service de Dieu et de ses pauvres ? »

Ainsi songeait M. d’Oultry, tout en jurant sans scandale, parce que ses mouvements indiscrets avaient dérangé son bandage. Déjà il appliquait à ses lèvres le sifflet d’argent pendu à son cou et dont il usait pour appeler Nicolas à distance, lorsqu’il se ravisa :

— « Où ai-je la tête ? Mon petit valet doit être chez Mme d’Aronville, et nul moment ne serait plus mal choisi pour la déranger, d’autant que, quand je siffle, je la vois toujours arriver en courant… Ce Nicolas est véritablement bizarre. Il va m’étonnant de plus en plus par sa prudence et sa sauvage probité, toutes qualités bien au-dessus de son âge et de son état. Il a son secret, la chose est certaine. Si je n’entretenais d’autres idées en tête, ce serait pour moi un précieux divertissement que de le découvrir… Rien que cette histoire des moutons !… Jamais plus riche occasion ne se présenta à un laquais de mettre pareille somme dans sa poche. Douze cents écus, pas un blanc de moins !… Et cependant, lorsqu’il eut réussi à ramener tout le troupeau jusqu’à Roye, il exigea que je fusse présent à la vente, et il se contenta de la moitié de l’argent, m’abandonnant part égale. J’avoue, à ma honte, que je me suis laissé tenter… Avec quoi aurais-je vécu, bon Dieu, depuis que nous traînons la misère de place en place jusqu’à Amiens ?… La guerre paie la guerre. Autant vaut que ces moutons, perdus pour tout le monde, nous aient profité plutôt qu’aux Espagnols. Et, particularité à noter, ce Nicolas m’a confié tout son avoir, de telle sorte que s’il me plaisait de lever le pied… Aïe ! c’est là ce que je lèverais plus aisément que le bras !… Maudit coup de mousquet !… Enfin, qui vivra verra !… »

XIII

Cependant que M. d’Oultry philosophait en essayant de tromper et son amour et sa douleur, Mme d’Aronville écoutait le triste récit de Nicolas. Elle avait appelé le petit valet dans sa chambre. De cette pièce, une des moins belles de l’hôtel, l’aspect était d’un oratoire autant que d’une officine d’apothicaire. Les flacons de remèdes y voisinaient avec des livres de piété ; les bandes de toile, les tampons de charpie couvraient une table, en compagnie de registres de comptes, et le long des lambris pendaient les simples en bottes, un rosaire et du buis bénit. Peu de meubles. Comme lit, une mauvaise couchette sous les rideaux de l’alcôve. Il était de toute évidence que la veuve avait donné le meilleur lit de sa maison à M. d’Oultry. Et ainsi du reste : pareille au grand saint Martin, apôtre des Gaules, Mme d’Aronville eût abandonné à un pauvre la moitié de son manteau.

Sur le palier, Nicolas croisa une femme qui se retirait avec un petit enfant dans les bras et quelques pièces d’argent dans la main. « Allez, ma bonne, disait Mme d’Aronville. A brebis tondue Dieu mesure le vent. Votre mari reviendra de la guerre. Tant qu’il sera loin de vous, je pourvoirai au principal. »

Et, sans écouter les remerciements de la pauvresse, elle l’avait poussée doucement dehors et appelé Nicolas d’un signe :