— Mon ami, on m’apprend que tu es seul à savoir comment finit mon fils, Marie-Xavier d’Aronville. Ne me cache rien. Est-il tombé en gentilhomme fidèle à son Dieu et à son Roi ?
Nicolas avait baissé respectueusement les yeux devant cette figure douce et fière à laquelle la tristesse ajoutait plus de majesté. Surmontant sa timidité, il raconta ce qu’il avait vu à l’incendie de la ferme. Mme d’Aronville l’écoutait avec un calme trop grand pour n’être pas affecté. Mais elle ne put soutenir longtemps ce personnage impassible. Si grand que fût son courage, elle en avait trop présumé.
Quand Nicolas lui remit la cadenette nouée du ruban rouge et le sachet, elle prit les deux objets machinalement. Entre les mains de la malheureuse mère, la grande boucle blonde se déroula comme si elle eût été vivante. Élisabeth d’Aronville poussa alors ce faible cri des bêtes blessées à mort qui se traînent dans un coin pour mourir. Et l’on eût dit que cette plainte douce et lugubre emplissait la maison. Les femmes de service qui travaillaient dans la pièce voisine accoururent à temps pour recevoir leur maîtresse entre leurs bras.
Nicolas, les tempes moites, avait senti ses cheveux se hérisser d’horreur à ce cri. Au milieu du désordre il se retira, sans qu’on remarquât sa présence.
Tout en descendant l’escalier, il se demandait s’il n’avait point parlé trop brutalement et s’il ne s’était pas aliéné à jamais la bienveillance de cette dame, dont la protection seule, à ce qu’il pensait avec une superstitieuse obstination, lui saurait rendre Monette. Mais, si poignante que fût son inquiétude, Nicolas, dans la simplicité de son cœur, n’osait point la comparer à cette douleur démesurée, surhumaine, immense, que la plainte de Mme d’Aronville lui avait dévoilée. Longtemps il crut l’entendre monter dans le silence de la nuit, le cri de la mère se confondant avec l’appel déchirant de l’enfant égorgé par les Croates.
Et Nicolas se jura de ne plus paraître devant Mme d’Aronville. Mais celle-ci, qu’il connaissait si mal, n’attendit pas jusqu’au lendemain pour lui prouver sa reconnaissance. Elle fit venir le valet et lui demanda ce qu’il désirait pour sa récompense. Voyant Nicolas hésiter, la veuve crut à un calcul. Alors elle lui dit tranquillement :
— Fixe toi-même la somme !
Mais, à la rougeur subite de Nicolas, aux larmes qui lui perlèrent aux yeux, elle se rappela les paroles de M. d’Oultry et regretta amèrement les siennes.
— Pardonne-moi, enfant, reprit-elle vivement, et approche.
Mme d’Aronville, enfoncée dans son grand fauteuil de cuir, passa doucement ses mains sur les cheveux de Nicolas, qui s’était agenouillé devant elle.