Nicolas regarda s’éloigner la jeune femme. Assise sur une planchette, en croupe de l’écuyer Henriquez qui chevauchait un genet isabelle, harnaché de bleu, elle portait un masque, un chapeau rond à forme en pain de sucre, et elle disparaissait à demi sous une cape couleur de roi, richement brodée. Deux laquais montés sur des chevaux allemands, ayant l’épée et la dague, venaient ensuite, puis une dame voilée de crêpe portée par une mule grise, enfin un dernier laquais dont la selle laissait pendre une carabine derrière sa jambe droite, sans préjudice d’un coutelas de Turquie retombant à gauche.
— Ne dirait-on pas vraiment qui part pour la guerre ?
Nicolas tarit son pot et répondit à la servante :
— Ma mie, cette dame, pour riche qu’elle paraisse, est certainement moins plaisante que vous.
Il commença de payer, reprit son argent, fit le pressé, enfin se laissa retenir :
— Ne partez donc pas si vite, avait dit la fille : la salle est vide, la patronne dort. Je vais vous raconter sur elle une bonne histoire.
Quand Nicolas sortit de la taverne du Roy Doré, il en savait plus qu’il n’eût osé l’espérer sur Mme de Nérissins, sa maison, sa gouvernante Bréhant, celle-là même qui avait fait retirer Monette de la fenêtre, et sur l’écuyer meneur, le Quinola Henriquez.
XV
Mme de Nérissins n’avait pas recueilli Monette pour la seule satisfaction de faire pièce à Mme d’Aronville. De sa fenêtre elle avait entendu le récit de la vivandière et en avait retenu ces paroles : « L’enfant, si elle en réchappe, demeurera certainement muette. » Aussitôt, Mme de Nérissins s’était décidée à prendre la jeune fille dans sa maison. Une servante muette étant pour cette dame, qui conspirait à toute heure du jour et de la nuit, un objet sans prix.
Sibylle Parménie de Laudes, marquise de Nérissins, était alors dans tout l’éclat de cette beauté que les peintres du temps ne se lassèrent pas de reproduire. Mariée dès l’âge de quatorze ans à Florian-Honoré de Courtivaux, marquis de Nérissins du Châtel, elle était veuve à dix-sept, son mari ayant péri dans un duel, après une querelle de jeu, avec le comte de Ludat Mondestin, de la maison de Presles. Jamais femme ne prit le deuil d’un cœur plus léger. Égoïste, dure, froide, avaricieuse et fausse, Sibylle de Laudes se promit et se tint de rester libre et de consacrer en toute liberté à l’intrigue une vie qu’extérieurement elle voua à l’amitié et aux bonnes œuvres. Après trois années, elle laissa ses habits de deuil et commença d’ouvrir sa maison aux partisans de Monsieur, frère du Roi, et à tous les autres ennemis de l’État. Gaston d’Orléans lui avait juré que le jour où il serait roi la verrait duchesse et pourvue d’une grosse charge à la cour. Forte de cet espoir, elle ourdissait dans l’ombre la trame de ses complots, aidée par le comte de Soissons, son cousin Saint-Ibal et M. de Montrésor. Tous ces grands aventuriers politiques attendaient l’heure d’assassiner le cardinal de Richelieu et de prendre la direction des affaires pour le plus grand bien du pays.