Par son écuyer meneur, le Quinola Henriquez, agent du gouverneur des Pays-Bas, Mme de Nérissins correspondait avec les Espagnols, et par le comte de Montrésor elle demeurait en rapports avec Monsieur, qui devait entrer bientôt dans Amiens.

Les fréquents conciliabules qui se tenaient chez elle obligeaient la marquise à surveiller de très près ses domestiques. Une indiscrétion pouvait la perdre. Aussi n’avait-elle dans ses appartements intérieurs d’autre service que celui de ses femmes, parce que celles-ci vivaient cloîtrées dans son hôtel, d’où, sous aucun prétexte, il ne leur était permis de sortir. Et telle était la terreur qu’inspiraient et Mme de Nérissins et son écuyer que personne n’osait s’intéresser à ces recluses.

Vivant sous une discipline non moins stricte, les hommes de livrée gardaient un pareil silence. Seul, le palefrenier Passadoux se laissait délier la langue, quand il se glissait, aux premières heures de la nuit, dans la taverne du Roy Doré. Il racontait à Madelon, la verseuse de bière, quelque histoire de la marquise ou de don Henriquez.

Ainsi Nicolas avait-il pu apprendre quelques particularités de la règle observée chez Mme de Nérissins et recueillir sur Monette des renseignements de première utilité.

Il les recueillit de la bouche même de Passadoux, car la vue d’un pot plein de vin épicé ou d’une cruche de bière écumante précipitait le palefrenier dans la voie des confidences. Jamais homme plus altéré ne s’assit au cabaret dans Amiens. Nicolas s’essaya à lui tenir tête et ne regretta ni son temps ni son argent. Retourné, le soir même, au Roy Doré, Nicolas tout en écoutant le loquace valet d’écurie, pouvait observer la maison où demeurait la demoiselle.

— Voyez-vous, mon bel ami, cette dame, notre maîtresse, nous traite tous de Turc à More, et, du grand au petit, il n’en est pas un qui n’abandonnerait son toit avec plaisir. Mais que voulez-vous ! Elle nous doit à tous quelques mois de gages, et les temps sont si durs qu’on ne peut se lancer ainsi, sans argent, dans le monde… Et puis…

Le palefrenier Héron Passadoux, s’interrompant de parler, regarda autour de lui avec inquiétude. Dans le fond de la salle, à peine éclairée par deux chandelles, des soldats jouaient aux cartes. Serrés les uns contre les autres, ils ne montraient que leur dos. Sur le seuil de la cuisine, la servante Madelon récurait une chopine d’étain tout en souriant aux galanteries d’un sergent. Passadoux, rassuré, continua, en baissant la voix :

— Et puis, cette Parménie, elle en a fait pendre plus d’un, la chose est certaine. Quand on quitte Mme la marquise, il ne faut point se laisser rattraper. Il se passe et dit chez elle des choses qui troubleraient des honnêtes gens, je vous assure… Tenez ! J’ai entendu, moi qui vous parle, une conversation entre la dame, l’Espagnol et le médecin Saboyer !… Il s’agissait d’une certaine Monique… Attendez donc !… Monique, oui, c’est bien ça !… Monique Piédalue… ou Piédalouette… je crois… Enfin une petite paysanne, une bavolette de quatre sous qu’on a recueillie dans l’hôtel après la fuite de Corbie… Ah ! mon ami, si vous aviez entendu !…

Sans approuver ni blâmer, Nicolas écoutait toujours. Mais, à ce moment, il interrompit Passadoux et, du ton le plus indifférent, lui demanda si un pot de vin épicé ne saurait le consoler de ses chagrins.

Passadoux accepta la proposition d’enthousiasme. Il demanda même à Madelon une pipe en terre, en bourra le fourneau jusqu’au bord avec un tabac si humide que la chandelle où il l’alluma en manqua s’éteindre. Entouré d’un nuage d’âcre et épaisse fumée, le palefrenier disparut aux yeux de tous en même temps qu’il buvait un grand coup de bière « pour préparer la voie au vin ».