Monsieur hésita longtemps. Chez lui, une objection suivait l’autre, et aux exhortations viriles de la marquise qui se montrait la plus acharnée il n’opposait que des propos incertains. Enfin il promit, en soupirant, de donner le signal, leva son chapeau : « Sera-ce bien ainsi ? Vous avez ma parole ! »

Des acclamations discrètes répondirent à cette assurance donnée sans entrain. Et Nicolas, serrant les bras de Monette à demi pâmée de terreur, profita de ce bruit pour encourager sa compagne : « Ils vont partir, n’ayez pas peur ! »

Mais un malencontreux petit chien, que Mme de Nérissins portait roulé dans sa manche, s’en étant échappé, courut vers l’abri des deux enfants en aboyant avec insistance. Bientôt ses jappements furieux éveillèrent les soupçons de don Henriquez, qui marchait un peu en arrière du groupe qui s’éloignait. Il entrevit deux ombres s’enfuyant sous les arbres et s’élança, l’épée dégainée, sans cesser d’exciter l’épagneul minuscule qui s’enrouait à hurler sur les talons de Nicolas.

Celui-ci, dans un danger si pressant, ne perdit pas son sang-froid. Tirant son épée, il abattit le chien d’un coup et, d’un autre, désarma l’Espagnol en l’atteignant au poignet. Puis, enlevant Monette dans ses bras, il se jeta à corps perdu dans le fourré, où il tomba au milieu de six laquais armés qui accouraient aux cris de l’écuyer. En même temps se précipitaient derrière lui quelques-uns des conjurés. Les autres entraînaient le duc d’Orléans vers l’hôtel, dans la crainte d’une trahison. Mme de Nérissins se désolait, la confusion devint générale.

Pressé de toutes parts, Nicolas eut à peine le temps de déposer Monette au pied d’un arbre et de faire face. Le croc d’une hallebarde le porta à terre en lui déchirant le jarret. Son épée lui échappa dans sa chute. Il se releva, essaya de saisir ses pistolets. Embarrassé dans son manteau, il fut bousculé, foulé aux pieds, garrotté, lié à un arbre.

Ainsi les deux enfants se virent au milieu d’un cercle de gens armés, éclairés par des falots. Le comte de Montrésor, que ces clameurs avaient fait revenir sur ses pas, interrogea Nicolas avec dureté et rudesse. Celui-ci ne répondit que lentement : « Venu pour emmener sa sœur de lait qui voulait partir, il avait été poursuivi par un homme contre qui il avait dû tirer l’épée. »

Quand on lui demanda son nom, il avoua s’appeler Nicolas. Mais don Henriquez, le poignet bandé par un mouchoir, s’écria d’un ton furieux : « Il ment, il ment ! Monsieur le drôle, tu es le dénommé Grégoire Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté ! Oseras-tu nier, beau chasseur de rats ? Triple vaurien, voleur ! »

Un des conjurés regarda Nicolas sous le nez : « C’est impossible ! Lieutenant à cette compagnie, j’en connais tous les hommes. Ce gaillard-là n’en est pas ! Regardez d’ailleurs son habit. Laquais ou cavalier irrégulier, peut-être. Et ces pistolets ? Garnis d’argent fin, sont-ce là des armes de bandoulier, je vous le demande ? — C’est quelque filou entré ici pour dérober des hardes ou de l’argenterie avec l’aide de cette petite coquine ! »

M. de Montrésor examinait les pistolets : « Tiens ! ils ont les écussons d’Aronville !… Ne serait-ce point plutôt un espion envoyé par la veuve douairière, ennemie jurée — le bruit en court — de la marquise ? »

A ce mot d’espion, tous se mirent à trembler. Évidemment, on avait mis la main sur un agent du Cardinal, et il convenait de s’en débarrasser sans tarder. Si on eût écouté don Henriquez, le garçon et sa compagne eussent été dépêchés sur-le-champ à coups de pistolet : « Qu’on leur casse la tête ! Et cette fille est encore plus dangereuse, car elle nous espionne depuis des semaines. » Et l’Espagnol s’avança pour mettre son projet à exécution. Mais sa main blessée trahit son courage. Il ne put lever le chien du pistolet. D’ailleurs, M. de Montrésor lui retint le bras :