« Nul ne peut mourir ici sans l’ordre de Monsieur. Nous prendrons ses commandements cette nuit même. Jusqu’à ce qu’il ait plu à sa sagesse de statuer sur leur sort, qu’on enferme ces coquins en lieu sûr ! »
Don Henriquez se chargea de garder les deux prisonniers. Il prit avec lui cinq valets et poussa Nicolas et Monette, qui se traînait à peine, vers la basse-cour. Là s’ouvrait l’entrée voûtée d’un caveau. A la lueur des flambeaux, on descendit une vingtaine de marches. Une porte fut ouverte avec un grincement affreux de serrures et de gonds rouillés. Poussés à coups de pied, les enfants roulèrent sur le sol fangeux. Le battant fut tiré et ils entendirent de nouveau le grincement des ferrailles.
Ils entendirent encore d’autres bruits. Dans la nuit épaisse qui les entourait, ces bruits grossissaient d’une façon sinistre.
« Bien sûr, songeaient-ils sans prendre cette peine inutile de se l’avouer l’un à l’autre, on va revenir pour nous égorger. »
Et toutes les histoires qui couraient sur les châteaux mystérieux où tant d’hommes avaient été attirés et n’avaient point reparu revenaient à l’esprit de Nicolas. Les efforts furieux qu’il avait faits pour rompre ses liens le mettaient maintenant dans une telle prostration qu’il gisait immobile, tel un mort. Et Monette ne savait que pleurer, la tête enfouie dans son jupon.
Nicolas continuait de rêver : « Dans dix ans, vingt ans, un peu plus tôt, un peu plus tard, on retrouvera nos ossements pourris dans le sol, et on ne les relèvera même pas pour les porter en terre sainte… »
La colère le reprit. Grinçant des dents, il se tordit, mais sans crier, tant il redoutait de troubler le repos de la Demoiselle. Et, dans sa simplicité, il se prenait à espérer qu’elle s’était endormie.
Mais on parlait au dehors, et l’on marchait. Nicolas tendit l’oreille… Allait-on ouvrir la porte, et l’heure avait-elle sonné ? Non, ce n’était rien. La nuit passerait ainsi. Puis, le matin, on viendrait. Et ce serait leur dernière journée !
« Ah oui ! C’était bien la peine d’avoir manœuvré avec autant de patience, d’avoir retrouvé la Demoiselle, — et au prix de quelles peines ! — pour succomber ainsi misérablement et entraîner la jeune maîtresse dans la mort. »
Si encore il eût fallu se battre, Nicolas se fût volontiers offert aux coups. Mais il était bien question de se jeter à corps perdu dans la bataille, lorsqu’il n’avait même pas l’usage de ses bras : on les lui avait étroitement liés, et les cordes meurtrissaient sa chair, et, par surcroît, il perdait beaucoup de sang par son jarret ouvert !