Les tristes réflexions du pauvre berger furent alors troublées par un bruit de pas. Il se dressa à demi, cherchant machinalement à couvrir Monette de son corps. C’était une fausse alerte. Tout se tut encore. Et pourtant Nicolas croyait percevoir des chuchotements. Convaincu que sa tête battait la campagne, il se jura de ne plus écouter.

Son sang-froid lui revenait, d’ailleurs, et, loin de perdre courage, il supputait les quelques chances qu’il avait de sortir de ce mauvais pas. « Si seulement j’avais l’usage de mes mains !… Mais peut-être que la Demoiselle a les siennes libres !… Je vais toujours le lui demander ! »

Par un bonheur inespéré, Monette avait en effet les mains libres. C’est ce qu’elle annonça sans cesser de pleurer dans son coin. Alors Nicolas l’assura que tout irait bien si elle réussissait à dénouer les liens qui attachaient ses poignets et ses chevilles. Et même lui délier les mains suffisait !

Adroitement, la jeune fille attaqua cette difficile besogne. Elle ne voulait pas, par crainte de blesser Nicolas, employer les ciseaux qui pendaient à sa ceinture. De ses doigts fins, elle sut dénouer les cordes ; mais, pour mener à bien cette entreprise dans les ténèbres, elle passa près d’une demi-heure. Et toujours Nicolas, haletant, entendait les murmures du dehors. Cela devenait une obsession.

Enfin, il retrouva l’usage de ses membres. Il étira ses bras raidis, sa jambe blessée, se leva et marcha les mains tendues, dans cette nuit profonde. A tâtons, il atteignit la porte, en palpa les planches épaisses. De l’autre côté, comme il s’en rendit compte, on remuait, on grattait, on tapait contre la porte. Alors il se hissa, grâce à des pierres en saillie, jusqu’à une fente de l’huis. Il retomba aussitôt, les tempes mouillées d’une sueur froide… Les gens de don Henriquez étaient occupés à murer l’entrée du cachot !

Sans dire à Monette un seul mot qui pût lui laisser soupçonner le danger, Nicolas lui conseilla de se reposer et lui souhaita même le bonsoir, en l’assurant que ses protecteurs ne les laisseraient pas longtemps dans cet affreux réduit. Puis, tâtant la porte, il reconnut que les ais, aux trois quarts pourris, n’offriraient pas grande résistance à la forte dague de cavalier qu’il portait toujours cachée dans sa botte et dont, par bonheur, on avait négligé de le dépouiller.

Nicolas remonta sur sa pierre, écouta, l’oreille collée au bois. Tout était silencieux : le mur devait être achevé. Oui, sans doute ! Mais ne laisserait-on pas quelque valet en sentinelle ? Pour quoi faire ? Et puis, tout compté, ne valait-il pas mieux risquer les chances d’une lutte que de périr avec la Demoiselle, de froid et de faim, dans une cave ! Si seulement on pouvait savoir l’heure !

Hélas ! Il n’y fallait pas compter. Plongé dans une obscurité complète, Nicolas n’aurait pu lire sur le cadran de sa montre. Il sentait d’ailleurs cette montre brisée, écrasée, aplatie pendant la lutte. Et, d’autre part, s’il laissait au mortier le temps de prendre, jamais il ne viendrait à bout de percer le mur.

Le souffle régulier de Monette lui apprit que son amie s’était endormie sous le chaud abri de son gros manteau de drap. Alors Nicolas attaqua les planches. Sans bruit il en démolit deux, et la serrure vint avec, puis une barre à demi engluée dans le mortier. Doucement, à tâtons, il chercha les joints de la pierre, y glissa la pointe de sa dague, pesa au moyen de la barre. Se haussant aussi haut qu’il put, il découronna cette muraille fraîche dont il rejetait les éléments à l’intérieur du cachot. Il réussit à pratiquer un trou, y passa la tête. Dans le couloir régnait un silence complet, mais les ténèbres y étaient moins épaisses que dans sa prison. Sur la droite, même, une faible lueur filtrait à travers la porte de la basse-cour. Nicolas se dit :

« Si l’on avait mis un homme de garde, on lui eût certainement laissé un flambeau, une torche. S’il y a un ennemi à combattre, je le trouverai au dehors. Le principal est de sortir. »