Nicolas eut bientôt éventré le mur élevé par don Henriquez. Alors, il s’avança, dans le couloir, jusqu’à la porte de la basse-cour, dont les ais disjoints lui permirent de voir l’aube qui éclairait le jardin de ses teintes livides. Par dérision, l’écuyer avait laissé la clef dans la serrure, en dedans, et était parti en tirant la lourde porte. Nicolas l’entr’ouvrit. La basse-cour était déserte.

Le jour se levait à peine que Nicolas soutenant Monette traversait le potager et arrivait enfin à la ruelle. Tremblants, exténués, souillés de boue, ils durent aller par les rues et se cacher plus d’une fois au passage d’une patrouille ou d’une escouade du guet. Au sortir d’un tel danger, ils se retrouvaient plus timides. Une heure et plus, deux heures peut-être se passèrent avant qu’ils heurtassent à la porte de l’hôtel d’Aronville. A grand’peine purent-ils se faire ouvrir et obtenir la permission d’entrer. Deux cavaliers logés chez Mme d’Aronville, et qui sortaient pour promener leurs chevaux, reconnurent Nicolas et expliquèrent au suisse qu’à M. d’Oultry seul appartenait le soin de régler la chose avec son valet.

Une fois entrés, les fugitifs tombèrent tous deux devant la vaste cheminée de la cuisine, où Marion allumait le feu. Et la pauvre servante faillit flamber avec sa bourrée, tant elle demeura stupéfaite de voir « ces deux jeunesses pleurant d’un œil, riant de l’autre, et plus défaits et minables que des déterrés ».

— Ah ! bonne Marion ! s’écria Nicolas en l’embrassant, vous ne croyez pas si bien dire !


Les grands événements sont souvent commandés par de petites causes. Si M. le Cardinal ne fut pas assassiné le lendemain, comme M. de Montrésor l’avait réglé, c’est que le conspirateur apprit, sur le coup de midi, l’évasion de Nicolas et de Monette. Ne doutant point que le complot ne fût éventé, il résolut cependant de jouer le tout pour le tout et ordonna à l’écuyer Henriquez de tenir la chose secrète.

Mais, au moment où Monsieur, debout près du Cardinal, cherchait un encouragement dans les yeux de son confident Montrésor, il vit celui-ci pâlir et détourner la tête. Trop heureux de saisir un tel prétexte, le frère du roi Louis XIII ne se découvrit pas, et Son Éminence rentra tranquillement dans sa maison. Et M. de Montrésor, la rage au cœur, les sourcils froncés, dut faire bonne mine à M. d’Oultry, qui le saluait avec une courtoisie affectée et poussait en avant le jeune Nicolas :

« Souffrez, mon cher comte, que je vous présente mon valet Nicolas. Je vous constitue juge de son cas. Ce drôle a laissé tomber chez vous, ou pour mieux dire chez la marquise de Nérissins, votre grande amie, pas plus tard que la nuit dernière, une paire de pistolets que je lui donnai à essayer et auxquels je tiens fort. Renvoyez-moi ces objets et ne retirez pas à ce belître, dont la simplicité égale la négligence, la seule chance qui lui reste de ne pas toucher cent coups de bâton. »

M. de Montrésor ne répondit rien ; les pistolets furent rendus ; Mme de Nérissins quitta Amiens le soir même, escortée par don Henriquez et quelques-uns de ses familiers, et M. le Cardinal ne sut jamais ce qu’il dut au petit Nicolas.

— Fais bien attention ! Que Son Éminence n’apprenne point cette belle histoire, mon pauvre Nicolas, car nous pourrions, toi et moi, sans compter Mme d’Aronville et ta Monette, être logés, aux frais du Roy dans une belle prison. C’est un secret d’État, et notre intérêt commun nous condamne au silence.