— Ne craignez rien, vieux poltron, petit frère chéri ; l’Aérofixe est bâti solidement.
— Hum ! — fis-je, confus de son dédain et voulant crâner, — en effet, c’est un beau « plus lourd que l’air », un superbe…
— C’est un ballon, Archibald, un vrai ballon, à gaz. Ni planeurs ni hélicoptères ne pourraient se soutenir ou demeurer vissés dans l’avalanche atmosphérique, point d’appui trop fuyant. C’est un ballon. Mais vous comprenez qu’en matière d’aérofixes, la nacelle, où se trouve le moteur, doit être absolument solidaire de l’enveloppe ; sans quoi, celle-ci, pour accompagner le mouvement terrestre, se coucherait sur les cordages, et les romprait, si elle-même n’était pas crevée dès le début. Donc, notre appareil se compose d’une seule carène, — dont le métal est un alliage d’aluminium et d’une autre substance qui pèse le poids du liège et manque un peu de résistance, malheureusement. — Cette coque est divisée en deux étages par une cloison horizontale. L’étage supérieur, au-dessus de nous, est plein d’un gaz connu de nous seuls et qui possède une force ascensionnelle sextuple de celle de l’hydrogène. Le « rez-de-chaussée », lui, est partagé en trois compartiments : au milieu, la cabine où j’ai le plaisir de vous renseigner ; à l’avant, un réceptacle fort étroit où s’entassent les accumulateurs Corbett, source légère et presque inépuisable d’énergie électrique ; et à l’arrière, enfin, la chambre du moteur.
« Ah ! le moteur ! c’est notre gloire ! — Vous croyez peut-être à des millions de chevaux-vapeur ? Non pas. L’Aérofixe n’a rien d’un steamer qui lutterait contre un courant fluvial et dont la puissance, tout juste suffisante à empêcher la dérive, maintiendrait le bateau sur place. Dans ces conditions-là, vous pourriez dire que les Corbett n’ont rien inventé ; leur ballon serait simplement l’aérostat le plus vite de tous, capable de filer ses 1.250 kilomètres à l’heure, et susceptible, par ce fait, de sembler immobile eu égard au centre du globe, à condition de suivre un parallèle. Oh ! en théorie, la chose est réalisable, et l’idée peut en venir au premier venu par une simple multiplication des vitesses courantes et des vigueurs qui les engendrent… Mais en pratique, cela revient à faire voler une mouche avec la puissance d’une locomotive. Et puis, ce serait quand même un pauvre résultat, sans élégance, une invention de brute…
« Je vous le redis : notre moteur ne pousse pas l’Aérofixe, mais il le délivre de l’entraînement de la terre. C’est un générateur de force d’inertie, comprenez-vous ? et s’il produit le même effet qu’une usine volante lancée de l’est à l’ouest, il n’emploie en ceci qu’un effort insignifiant.
— Mais qu’est-ce que c’est ? — demandai-je. — Quel principe…?
— Ah, voilà ! Je ne puis vous le dire… Ne m’en veuillez pas… Corbett serait mécontent…
— Vous savez combien ma discrétion…
— Tenez, Archie, je vais vous mettre sur la voie. Ne m’en demandez pas davantage.
« Rappelez-vous ces toupies nommées gyroscopes, dont s’est amusée notre enfance, et qui, sur un fil tendu, tournent, sans tomber, dans toutes les positions. Elles forment avec leur support les angles les plus invraisemblables, et paraissent défier les lois de l’équilibre et de la pesanteur. Souvenez-vous aussi de leur récente application en Angleterre. Louis Brennan, l’ingénieur, en adapte une série à son tramway bicycle, de telle sorte que la voiture, aussi mal d’aplomb qu’une bicyclette arrêtée, se tient sur un seul rail ou sur une corde jetée au travers d’un précipice, immobile et inébranlable. Bref, tout corps muni de gyroscopes demeure stable en équilibre instable, comme s’il était animé d’une grande vitesse. L’emploi du gyroscope remplace donc la vitesse acquise.