Allant ainsi d’un paradoxe cosmologique à une fable raisonnée, j’ai cru devoir échelonner dans le temps les étapes finales de ma route, les derniers stades de mon travail, les contes terminaux, — estimant que plus un récit est fabuleux, plus le recul des âges lui devient nécessaire.

Et si l’on me demande pourquoi j’ai suivi l’ordre inverse de la chronologie naturelle, je répondrai que j’ai mieux aimé partir de l’époque moderne (figurée par ce roman d’ingénieur où débute mon livre) ; que j’ai préféré démarrer du milieu des précisions concrètes, positives et prosaïquement familières de la science contemporaine, pour m’éloigner vers le rêve, et pour aller me perdre, avec le mythe, dans la nuit évasive des temps. Adopter ici l’ordre véritable des siècles eût été, ce me semble, aussi peu rationnel que descendre en éthéroplane du fin fond des espaces célestes, sans y être jamais monté que sur le dos de la Chimère.

M. R.

LE VOYAGE IMMOBILE

Pour Charles Derennes.

Vers dix heures du matin, l’homme que nous avions sauvé ouvrit enfin les yeux.

Je m’attendais au réveil classique, à des doigts fébriles passés sur le front, à des « où suis-je ? où suis-je ? » balbutiés d’une voix languissante. Il n’en fut rien. Notre obligé resta quelques secondes tranquille, le regard perdu. Puis son œil s’anima d’intelligence, d’énergie, et il prêta l’oreille au bruit de l’hélice et au clapotis des vagues contre le bordage. Alors, s’étant assis dans l’étroite couchette, il se mit à inspecter la cabine, aussi froidement que si Gaétan et moi n’eussions pas été là. Nous le vîmes ensuite se tourner vers le hublot pour regarder la mer, puis nous examiner l’un après l’autre, sans curiosité ni politesse, comme des meubles encore inaperçus, et, les bras croisés, se plonger dans une profonde rêverie.

Sur la foi de son extérieur, nous tenions pour bien élevé cet inconnu de beau visage et de belles mains, dont les habits, tout ruisselants qu’ils fussent, nous avaient paru ceux d’un gentleman. Aussi sa conduite blessa-t-elle mon camarade et me surprit moi-même, quoique Gaétan m’eût depuis longtemps accoutumé à voir dans un seul être la noblesse encanaillée d’un rustre et le chic mésallié à l’insolence.

Mon étonnement, toutefois, dura peu : « Allons ! me dis-je, pas de jugements téméraires ! Ne faut-il pas mettre l’attitude étrange du sinistré sur le compte d’un trouble cérébral fort excusable après un tel désastre ? et n’est-il pas indiqué de respecter sa méditation ? Elle ne doit pas être banale, si j’en crois les circonstances extraordinaires de son arrivée ici… »

Mais Gaétan, à lui trouver tout ensemble si bonne mine et si mauvais caractère, s’impatienta.