Je connus la peur, et fis un geste désespéré.
Or, ma main se heurta, dans cette pantomime, contre un objet lisse et froid… qui était une bouteille de brandy… Trois secondes, — le temps d’une sérieuse rasade, — et voici la peur en déroute ! Que dis-je ? De mémoire d’homme, elle n’avait occupé mon âme valeureuse !
Cependant, la sinistre visiteuse revint à la charge ; et pour l’exorciser, il me fallut recourir à de fréquentes lampées de courage. Ce courage, d’ailleurs, avait bon goût, et je l’ingurgitais vaillamment, sans réfléchir à toutes les conséquences d’une bravoure assimilée de la sorte et incorporée sous la forme liquide, en ce cabinet minuscule, non loti du confortable moderne, où je partageais le triste sort d’un nègre goguenard et d’une dame bien élevée. — Ah ! messieurs, pardonnez-moi cette considération. Elle vous atteste la véracité de mon histoire, et met en lumière combien les contes de Jules Verne et autres touristes en chambre, diffèrent, au premier regard, d’un voyage authentique.
Aussi bien, mon intempérance était grosse de résultats plus considérables, dont je vous entretiendrai seulement.
Il était 7 heures, quand, au-dessus des îles Baléares, Ethel commanda le branle-bas de stoppage.
— Allons, Archie, relevez-vous ! Assez dormi ! Prenez vos tiges de gouvernail.
— Bien, madame Corbett ! — fis-je avec un gracieux sourire. — A votre disposition, madame Corbett !
Ayant vivement rallumé la lampe, ma sœur me toisa. Depuis un jour entier qu’elle me présentait l’occiput, elle n’avait pas même vu si je dormais ou non. — L’air jovial de ma figure ne lui révéla qu’une satisfaction intense et fort légitime d’aborder enfin à Belmont.
Les freins gémissaient. Le vent mollit. Mes compagnons, affairés, ne cessaient de manipuler, l’une après l’autre, l’infinité des pièces régulatrices. J’avais honte de mon inaction. Mais un noble orgueil me gonfla le cœur, à la pensée des services que je rendrais avec mon gouvernail. On verrait mes talents de pilote ! Ah, oui ! pour sûr ! J’allais bigrement ébahir ce brave homme d’Ethel et ce crétin de ramoneur !… Une ! Deux ! la barre à babord !… Une ! Deux ! la barre à tribord !…
Et, « pour voir », je hâlais alternativement sur les drosses. — Il va de soi que le gouvernail ne bronchait pas. Serré dans l’étau du courant d’air, à qui la vitesse prêtait une résistance de solide, il était fort empêché de pivoter sur ses charnières. J’avais beau m’essouffler : mes tringles semblaient vissées à quelque chose d’inébranlable… Et cela me faisait bouillir ! « Tu viendras, mon vieux, disais-je en moi-même au gouvernail récalcitrant. Tu viendras ! quand je devrais y laisser ma peau !… »