Je connaissais de longue date les aîtres du petit appartement. L’habitation m’était chère à cause de l’habitant ; et, comme le salon Louis XV était le lieu ordinaire de nos entretiens, je pris plaisir à le revoir un instant, bien que le meuble en fût singulièrement prétentieux dans sa banalité. Bouvancourt, en effet, se croyait avant tout — et bien à tort — un maître décorateur ; il employait ses moments de loisir à clouer, scier, draper ; et le plus mince titre de gloire du grand physicien n’était pas, à ses yeux, d’avoir dessiné et fait exécuter ces sièges et ces consoles « pour compléter une paire de chenets authentiques » !
Je saluai donc d’un coup d’œil affectueux l’horrible mobilier de style, ses bois sculptés à l’emporte-pièce, sa tapisserie captieuse qui feignait cyniquement d’être de l’Aubusson ; et l’idée ne me vint même pas d’en être choqué, tant cette laideur m’était devenue familière.
Mais la ridicule prétention de Bouvancourt se rappela vivement à mon esprit, quand je fus dans son cabinet de travail. Il y avait apporté l’embellissement le plus effroyable. Pour agrandir la chambre au moyen d’un trompe-l’œil, il avait appliqué une haute glace contre le mur séparant le cabinet et le salon Louis XV. C’était un simulacre de porte, qui faisait pendant à la porte véritable ; c’était un mirage de sortie, une réminiscence des attrape-nigauds que l’on rencontre au musée Grévin. Le grand miroir s’appuyait à même le tapis, et, afin de mieux duper la vue, il était encadré par des rideaux de peluche grenat, pareils à ceux des fenêtres et des autres portières. Ah ! ces rideaux ! je connus sans effort quelle main les avait triturés en choux, gonflés en bouillons, précipités en torrents ; quel infernal tapissier les avait ligotés de ces torsades à glands ! Et je restai muet en face du terrible lambrequin, où les cordelières s’entortillaient à l’étoffe en des étreintes d’une ingéniosité féroce.
— Eh bien, docteur ! — fit la porte du laboratoire avec la voix assourdie de Bouvancourt. — Eh bien, vous n’arrivez pas ?
— Si. Mais j’admirais votre sens de la décoration… Vous avez là une glace… magnifique.
— N’est-ce pas ? Comment trouvez-vous le drapage ? C’est mon œuvre, vous savez. Le cabinet paraît énorme, hein ? Il a du chic, à présent. N’est-ce pas qu’il a du chic, mon cabinet ?
A la vérité, cette salle ne manquait pas de « chic », non certes à cause des objets destinés à lui en fournir, mais pour cette raison qu’elle servait d’annexe au laboratoire contigu, et recélait en désordre une foule de machines étonnantes, de toute grandeur, de toute forme, de toute matière, pour la pratique et la démonstration. Deux fenêtres, l’une donnant sur le boulevard et l’autre sur la rue, éclairaient cette pièce de coin, et parsemaient l’ébonite, le verre ou le cuivre, de lueurs, de clartés ou de feux. On voyait ainsi reluire, plus ou moins, plateaux, disques et cylindres. Sur le bureau s’amoncelaient des manuscrits, comme jetés là dans une fièvre géniale et glorieuse. L’algèbre d’un problème blanchissait le tableau noir. La Science exhalait son arome chimique. — Je m’exclamai en toute sincérité :
— Oui, Bouvancourt, oui, mon vieux : il a du chic, votre cabinet !
— Excusez-moi de vous recevoir ainsi, — reprit-il. — C’est aujourd’hui samedi ; mon préparateur…
— Toujours Félix ?