Notre homme était redevenu « le sinistré », « l’inconnu », « le naufragé »… Sa longue narration ne m’avait fourni à son sujet qu’une épithète nouvelle, de taille à le désigner avec justesse mais sans précision : « le menteur ».
Des mois s’écoulèrent sans que j’apprisse rien du pseudo Clarke. Et je me perdais en conjectures à son égard, lorsqu’avant-hier le facteur m’apporta le billet suivant. Il était cacheté sous deux enveloppes. L’enveloppe extérieure, en plus de l’adresse et de l’affranchissement, portait le timbre humide du bureau de poste no 106, place du Trocadéro. L’enveloppe intérieure montrait une deuxième suscription tracée d’une autre main, qui avait écrit la totalité du billet.
A MONSIEUR GÉRALD SINCLAIR
Homme de lettres.
212, avenue Armand-Fallières.Paris (XVe)
Cher Monsieur,
Je viens très humblement vous prier d’excuser ma conduite à bord de l’Océanide. Vous devez savoir depuis longtemps que j’y donnai la comédie, et vous me traitez avec raison de malotru. Cependant, Monsieur, que j’eusse préféré garder le silence ! et pourquoi m’avez-vous obligé de parler, vous et surtout M. de Vineuse-Paradol, vous mes sauveurs, dont c’était le droit de tout connaître et le devoir de ne rien demander ?
Non, Monsieur, je ne suis pas le caissier américain Archibald Clarke. Je suis ingénieur, Français, et l’appareil que j’expérimentais, l’heureuse nuit de notre rencontre, n’était pas précisément un aérofixe. Oh ! j’aurais pu vous dénombrer tous ses organes, pièce à pièce, jusqu’à la moindre goupille… Ma découverte est si capitale et si simple à la fois, que j’ai mieux aimé vous berner partiellement que d’en risquer la gloire dans une confidence irréfléchie. Quels hommes étiez-vous ? Je l’ignorais. Certes, vous m’aviez conservé l’existence ! Mais, Monsieur, si l’acte de repêcher son pareil trahit des sentiments fort méritoires, il ne prouve, en tout cas, ni la discrétion du sauveteur, ni même sa probité… Ajoutez-y que les manières et le ton de M. de Vineuse sentent leur malandrin d’une lieue ; que vous pouviez parfaitement m’avoir dupé sur vos états-civils ; et que, dans le cas opposé, nul n’est plus potinier qu’un milliardaire désœuvré, ni plus bavard qu’un romancier en quête de copie. Est-ce vrai ?… — Ne m’en veuillez pas de ma franchise actuelle, Monsieur, plus que de mon ancienne dissimulation. Celle-ci s’imposait, comme celle-là est nécessaire ; et toutes deux se justifient l’une l’autre.
S’il vous paraît surprenant que j’aie si vite combiné ma petite fable, vu le peu de temps dont je disposais avant de la débiter, je vous dirai combien je fus secouru, dans cette occurrence, par le grand fond de vérité qu’elle renferme. Quant au reste — la part légendaire — il me serait difficile de débrouiller, dans leur ensemble, quelles suites ténues de raisonnements, quelles infimes associations d’idées me l’ont fait machiner. C’est d’abord, je crois, ce hasard béni d’un météore ayant passé la veille au-dessus de votre bateau et dans certaines circonstances que le besoin de généraliser — si humain, cher Monsieur ! — vous a fait assimiler aux conjonctures de mon arrivée. Le gouvernail réparé de l’Océanide engendra le gouvernail brisé de l’Aérofixe. Votre séjour en un point du 40e parallèle n’a pas laissé non plus que d’influer sur la direction de ma fantaisie. Mais, chose curieuse ! ce fut la plus insignifiante, la plus incidente de vos phrases, qui l’orienta surtout vers l’idée mirifique d’un voyage sur l’aile de la nuit. Je veux parler de cette mention que vous fîtes de vos repas nocturnes, lesquels ressemblaient chacun à des soupers…
Laissez-moi vous confier, aussi, l’assurance où je me sentis de n’être point réfuté, à bord de l’Océanide, par les plus savants du bord : un écrivain de contes délicieux mais frivoles, un gommeux quelconque et cet excellent capitaine, M. Duval, qui traita de ferraille sans valeur la substance de mon véhicule.
Pour localiser l’unique scène exigeant un décor et sa description, j’ai choisi Philadelphie, où mes affaires me conduisent souvent ; et je me suis prétendu natif de là-bas, afin de profiter des longueurs et des temps que laisse à l’orateur l’emploi d’une langue inusitée.
Ici, vous vous demandez comment j’ai flairé votre ignorance de l’anglais ?… Voyons, cher Monsieur, en présence d’un inconnu qui ne répond rien aux questions formulées en français, et qui semble ne pas les comprendre, — n’use-t-on pas de tous les dialectes qu’on bredouille plus ou moins ? Or, vous ne m’avez interrogé qu’en français…
Vous le voyez, Monsieur, j’étais armé de pied en cap. Et j’ai poussé le scrupule de la mise en scène jusqu’à boire trop de whisky, pour mieux confirmer l’épisode du brandy, et jusqu’à fumer trop de cigares, à l’effet de me donner soif… Aussi mon subterfuge a-t-il réussi. Vous m’avez cru.
Mais n’allez pas vous traiter vous-même de gobe-mouches. De plus avertis m’auraient écouté sans défiance et jusqu’au bout ; car il arrive chaque jour des événements impossibles au point de vue scientifique. Toutes les fois qu’un chat, tombé d’une gouttière, se reçoit sur ses quatre pattes, — ce chat, Monsieur, brave impertinemment le théorème des aires. Ce qu’il a fait ne peut pas être fait ; la Science le lui défend ; de même que, par la formule de Newton sur la résistance du vent, elle interdit aux oiseaux de voler.
Ne vous tenez donc pas rigueur de votre crédulité. Et ne m’en veuillez pas non plus, malgré mes torts ! Considérez que, pour les reconnaître, je n’ai pas attendu de les pouvoir entièrement réparer au moyen d’une confidence totale. Cela viendra. La raison qui me permet de vous écrire aujourd’hui n’est autre que l’achèvement d’un nouvel aviateur construit sur les plans du No 1, perdu en mer. Les indiscrétions ne pourraient me nuire, à présent. La machine est prête à s’envoler. Dans quelques jours, vous apprendrez, avec mon triomphe, qui je suis et ce qu’il est, lui, mon ballon ! Et quand vous lirez, dans les journaux enthousiastes, le compte-rendu de ma véritable expérience… alors, Monsieur ! alors, vous serez incrédule ; CAR ELLE SERA PLUS MERVEILLEUSE ENCORE QUE TOUT LE VOYAGE IMMOBILE.
Je vous réserve l’étrenne de mes vraies impressions. Vous pourrez en confectionner quelque récit des plus attachants. Mais d’ici que vous me fassiez l’honneur de les rédiger, cher Monsieur, je vous autorise bien volontiers à publier le petit roman que j’ai eu l’audace de vous narrer, — si toutefois vous le jugez propre à divertir vos lecteurs.
C’est fait.
LA SINGULIÈRE DESTINÉE DE BOUVANCOURT
A Paul Courtois.
Durant mon absence de Pontargis, Bouvancourt avait changé de bonne. La nouvelle servante eut beau m’affirmer que son maître était sorti, elle me trompa d’autant moins que j’entendais la voix de mon ami claironner dans le laboratoire, au fond du corridor. — Je pris le parti de crier :
— Bouvancourt ! Eh ! Bouvancourt ! C’est moi : Sambreuil ! Puis-je entrer, malgré la consigne ?
— Ah ! mon bon docteur ! Quelle joie de se retrouver ! — répondit le savant, à la cantonade. — Je n’ai jamais éprouvé un tel désir de vous serrer les mains, Sambreuil ; mais — voyez le contretemps ! — je suis enfermé là-dedans pour une demi-heure ! Il m’est impossible d’ouvrir maintenant… Gagnez donc, je vous prie, mon cabinet de travail, en passant par le salon ; nous pourrons causer à travers la porte, comme ici, et vous y serez plus décemment qu’au vestibule.