Mot à mot, sans inflexion, impassible et automatique, elle redit l’infernal règlement, à la façon d’une écolière qui débite sa fable, et elle articula ses promesses d’amour comme elle eût ânonné jadis « tenait en son bec un fromage ». Scène odieuse. J’avais hâte d’y mettre un terme.
Je la réveillai. Par bonheur, tout marcha normalement. Sous mes passes transversales, je vis les couleurs et l’animation refluer à ses joues ; les paupières tressaillirent, les yeux cillèrent, et la pose de Gilette s’assouplit, tandis qu’un murmure grave, échappé de ses lèvres, s’accélérait, montait, se cadençait, et devenait la fraîche voix habituelle reprenant au milieu la phrase interrompue :
— … de ne jamais rien dire à Guillaume. Sinon, je serais bien forcée de lui apprendre la vérité. Oh ! dites-moi que c’est promis, voyons !
— Eh oui, c’est promis ! — répondis-je gaiement, avec des rires nerveux plein la gorge. — Tenez, vous aviez raison : j’étais fou ! Mais il suffit, pour ne l’être plus, de savoir qu’on l’est. Et vous m’avez, de si péremptoire façon, démontré que je l’étais, madame, que, morbleu ! j’ai cessé de l’être, à la minute exacte où vous m’en persuadiez ! Ouf ! Cela fait du bien de plaisanter un peu ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !… Me voilà guéri pour longtemps. Oublions, fichtre ! Oublions, je vous crois ! Fi ! la vilaine histoire ! N’en parlons plus jamais !…
— Ah ! — s’écria Gilette avec un accent de triomphe. — Ah ! Enfin ! Vous êtes donc resté l’honnête homme que je pleurais déjà ! Quel cauchemar vous m’avez donné, mon pauvre ami ! Et quel soulagement aussi !… Mais, — fit-elle en se prenant la tête dans les mains, — pardonnez-moi…; tant de secousses… Je vous demande la permission de vous congédier, mon cher ; je souffre tout à coup d’une migraine atroce…
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Je vécus, la semaine qui suivit, dans un état de surexcitation déplorable. Je ne sais quelles terreurs me saisissaient au cou, parfois, et m’étranglaient ; puis c’étaient de folles allégresses et des espérances morbides, qui me secouaient d’une mauvaise hilarité. Viendrait-elle ? Voilà, huit jours durant, la seule question que je me sois posée. — Viendrait-elle ? Scientifiquement, je n’en pouvais douter ; mais les hôtes de l’isba menaient une existence si paisible et si joyeuse, qu’elle eût ébranlé Dieu dans sa conviction. La mienne était presque anéantie, par moments. Hypnotiseur d’occasion, manière d’apprenti-sorcier, j’avais joué comme un enfant vicieux avec quelque chose de trop immense, de trop sacré, de trop mystérieux… Et maintenant je restais confondu par mon œuvre épouvantable, au point d’en méconnaître les effets les plus naturels. L’insouciance de Gilette constituait cependant une preuve de ma réussite ; mais je n’y voyais qu’un témoignage du contraire, et je m’acharnais vainement à découvrir, au fond de ses yeux purs, l’arrière-pensée que j’y avais insinuée. Je n’y surprenais rien, — rien de plus que Guillaume, avec ses yeux de mari derrière ses lunettes de myope. — Le besoin d’être fixé me hantait. J’établis, pour cette semaine critique, un calendrier analogue à ceux que les soldats confectionnent pour la durée de leur service, et, de même qu’ils effacent les jours un par un, une par une je biffai les heures.
Au bout de leur kyrielle, le mardi se présenta. C’était le premier d’octobre.
A tout hasard, je fis de ma chambre une véritable serre chaude, remplie de floraisons précieuses et de feuillages recherchés. Et quand l’instant fut arrivé, je descendis me poster sous la voûte, afin de guider Gilette, si elle venait, et de la conduire à mon deuxième étage sans qu’elle eût à se tromper.
Je croyais de moins en moins à sa venue ; et je m’en consolais tant bien que mal, en évoquant toute l’humiliation d’un tel succès. Du reste, à supposer qu’elle fût là tout à l’heure, que serait-elle ? Une simulatrice, un mannequin remonté par moi… Quel plaisir pouvait dispenser un automate de ce genre ?…