Ah ! l’étrange maîtresse que j’avais là ! Parfois, Monsieur, songeant que c’était ma volonté, à moi, qui la régentait, j’éprouvais l’abominable sensation de me posséder moi-même !

Et pourtant, est-ce que l’amour est autre chose que cela ? Dans chaque misérable paire d’amants, est-ce que l’un n’est pas toujours dominé, suggestionné par l’autre ? Et quand, des deux, c’est l’homme qu’on fascine, est-ce que cela ne vous semble pas monstrueux, comme si alors la femme usurpait les prérogatives du mâle ? Dites ?… En somme, nos amours, à Gilette et à moi, n’étaient qu’une transposition, dans le domaine expérimental, de ce qui se passe dans la nature. Je n’ai rien fait de plus que reproduire artificiellement un phénomène de la nature, et mon crime se confond avec expérience de laboratoire. Peut-être même ne serait-il pas un crime, si je l’avais commis au nom de l’humanité ! Qu’est-ce, à tout prendre ? C’est de la sérothérapie psychologique, voilà tout. J’ai inoculé la passion, de même qu’on injecte un virus. Dieu fait les poitrinaires, comme il fait les amoureux ; dans la première occupation, force tuberculeurs de rats et de cobayes le remplacent au mieux ; moi, je l’ai doublé dans la seconde.

Doublé ? Allons donc ! Je l’ai parodié comme un homme peut le faire. Je l’ai singé burlesquement ! Et je ne tardai pas à reconnaître l’infériorité de mon travail au regard du sien.

La santé de Gilette s’affaiblit. De semaine en semaine, j’en suivis le déclin, très lent, mais indiscutable. Toujours fringante et radieuse quand elle venait à moi, j’appris de Guillaume, pendant une apparition que je fis à l’isba, les longues méditations injustifiées et les tristesses sans cause qui la tenaient, des heures, assise et ployée, dans un mutisme sauvage. — Ce jour-là, Guillaume m’avait supplié de revenir souvent, de les égayer…

Je n’en fis rien. — J’étais perplexe.


Un matin, vers Noël, Guillaume se présenta devant moi, me causant une vive appréhension. Ils avaient consulté le célèbre docteur B*** sur l’état de Mme Dupont-Lardin !…

Mais B*** s’était prononcé tout de go : — Mme Dupont-Lardin souffrait d’une neurasthénie aiguë.

A cette annonce, mes craintes se dissipèrent.

— Eh bien ? — répliquai-je. — La neurasthénie, on la soigne ! Et on la guérit !