Quand le brave garçon fut parti, en essuyant tour à tour ses yeux et ses lunettes, je tâchai de rassembler mes idées en déroute :

Sans la permission de son « directeur d’âme », Gilette ne voudrait pas s’embarquer pour le Midi. Or, son existence étant à ce prix, coûte que coûte elle partirait. Donc, le devoir m’incombait de l’endormir et de lui accorder, sinon la liberté, du moins quelques semaines de répit. L’opération s’effectuerait chez moi, commodément, le prochain mardi. Trois jours me restaient pour simuler, en présence du mari, les objurgations pressantes qui légitimeraient à ses yeux une pareille saute d’humeur.

Mon programme fut rempli de point en point.

Le trente et un décembre, ayant pris mon courage à deux yeux, j’appelai sur Gilette la hideuse torpeur.

Une belle tentation s’offrait à ma conscience : lui dire : « C’est fini. Tu ne viendras plus jamais. Reprends ton indépendance. »

C’était cela, le remède infaillible, les vocables magiciens ! Je ne les ai pas prononcés. Je l’aimais trop. Je préférais mon plaisir à son bonheur. Et voici, dans sa forme concise, mûrement réfléchie, la décision que je lui notifiai, et qui, par la même occasion, corrigeait les défauts de l’ordonnance antérieure :

— Tu laisseras passer neuf mardis sans venir. Le dixième, à cinq heures, tu seras ici. Dès lors, tous les mardis, rendez-vous dans les anciennes conditions. Seulement, s’il m’arrive d’être près de toi, ne va pas me chercher ailleurs, et viens me trouver n’importe où que je sois.

Le soir même, elle annonçait à Guillaume sa détermination d’aller, deux mois, tenir compagnie à sa mère, puisqu’il désirait si ardemment cette villégiature.

Guillaume exulta. Il ne savait comment remercier l’avocat de sa cause… Un point, toutefois, le chagrinait. Retenu par l’exposition annuelle de ses œuvres, il ne pouvait quitter Paris avant le quinze…

Mais on eut le bon esprit de ne point tergiverser. Les décisions furent prises : Gilette partirait sans retard ; et lui, la rejoindrait à Saint-Raphaël.