En traversant l’avenue Rachel, je vis que la grille du cimetière n’était pas fermée. — Devais-je entrer ? — Hélas ! Pourquoi ? Pour entendre la tourbe se divertir contre le mausolée de Gilette ! Une telle perspective me relança, tête baissée, parmi la foule.
Celle-ci, à mesure que j’avançais, allait s’épaississant. J’éprouvais une difficulté croissante à la pénétrer. Je sentais sa joie hostile à mon désespoir, et sa lenteur s’opposer à ma course. Peu à peu, je dus ralentir. — On me dévisageait curieusement. — Et, place Clichy, la cohue et surtout la joie devinrent si violentes que je me vis dans l’obligation de rebrousser chemin, jouant des coudes et cognant des épaules, sous une averse de confetti, de serpentins et d’invectives.
Il fallait se résigner. Le plus simple était de retourner à la maison. C’est ce que j’entrepris.
L’affluence diminua. Les badauds circulèrent avec plus de sagesse. Mais je vis sans plaisir que les masques s’y multipliaient. Sans doute l’imminence de la nuit les encourageait-elle à se hasarder au dehors, avec leurs oripeaux misérables. Il en débouchait de toutes les rues dans ce boulevard carnavalesque, attifés de haillons, fardés à l’encre et poudrés de farine, défigurés par d’ignobles maquillages grimaçants, — tous pitoyables et tous joyeux ! Il en sortait des ruelles les plus maussades, des culs-de-sac les plus obscurs, et même de cette avenue Rachel qui menait à des sépulcres ! Oui, même là, des gens habitaient qui voulaient godailler et qui réclamaient leur part de joie ! de folie ! Deux clowns en débouchèrent devant moi. Ils avaient des faux nez de carton, des sarraux de lustrine mi-partis jaune et bleu, et chantaient joyeusement la scie à la mode. Une femme, travestie en ouvrier, pipe aux dents et moustache aux lèvres, les suivait en riant toute seule. Puis venait un autre masque indéfinissable. Homme ou femme ? odalisque ou Romain ? toge sale ou malpropre burnous ? On ne savait pas ce que c’était. Mais, sans conteste, cela était ivre, et cela s’appuyait aux murailles pour marcher. En vérité, c’était une gageure ! Les plus miséreux voulaient se réjouir aujourd’hui, pour me narguer ! Les pieds de celui-là faisaient « floc, floc » sur l’asphate mouillé ; sûrement son péplum, qui traînait dans la boue, ne cachait que de vieilles savates ; mais il était déguisé, ce pouilleux ! et il était saoul, la brute !… Oh ! cette joie ! cette joie ! partout !!!…
J’étais indigné, et je dépassai vivement le pochard en détournant les yeux. Cette facétie de misère en goguette incarnait pour moi la ripaille unanime et la Joie universelle ; à tel point qu’il me fut odieux d’entendre patauger à ma suite les crochets de l’ivrogne. Toute la tristesse du monde s’était réfugiée dans mon âme. J’aspirais à la solitude avec une ardeur maladive. Une cloche, qui sonna l’heure lentement, me sembla tinter un glas funéraire.
J’atteignis ma maison comme on gagne un lieu d’asile.
Soulagé d’avoir fui la bousculade ébaudie, je montai sans hâte l’escalier ; et j’arrivais au premier étage, quand un bruit désagréable me fit aller plus vite et grimper à l’assaut… C’était, au dallage du vestibule, le « floc, floc » trébuchant, qui s’amortit bientôt sur la moquette des marches.
Ah, malheur ! Le chie-en-lit qui montait, à présent ! La Joie ! La Joie qui me poursuivait !…
En quatre enjambées, je fus sur le pas de ma porte, cherchant mes clefs et ne les trouvant pas à cause d’une envie forcenée de les découvrir et de me soustraire à la vue de cette Joie, vous comprenez : la Joie qui passerait là, sur le palier, avec son rire et ses hoquets, en se foutant de moi !
Enfin le passe-partout glissa dans la serrure. Et je me sentis gouailleur, libéré, victorieux.