Mon rôle prenait fin plus tôt que je ne l’avais espéré. Cependant, Monsieur, si brève qu’eût été sa durée, il m’avait suffi de vivre un seul mois avec mes remords pour m’habituer à leur compagnie. Un deuil accablant, une tristesse infinie me rendaient l’existence plus sépulcrale que la mort ; mais à présent, le courage d’en sortir m’avait abandonné. J’étais incapable du moindre effort. Mon métier d’architecte me rebutait. Tout labeur m’excédait. J’aurais voulu ne pas quitter ma chambre et qu’elle fût tapissée de noir, à l’exemple d’un catafalque. La fenêtre en demeurait close. Je m’y tenais prisonnier tant que la faim ne m’en chassait pas, ou que Guillaume, surpris d’une telle affliction, — et soupçonneux peut-être, — ne se décidait pas à m’y relancer. Je haïssais tout ce qui venait rompre mes lamentables entrevues avec la mémoire de Gilette. La joie des autres m’indignait. L’éclat de rire d’un passant suffisait à m’irriter. Le Carnaval, qui produit dans les rues un brouhaha de fête, porta ma colère au paroxysme.

Pendant qu’il régnait sur Paris, j’essayai de calfeutrer la croisée au moyen de tapis et de matelas. Peine perdue. La rumeur du peuple en jubilation filtrait, bien qu’assourdie, au travers de l’étouffoir, et elle m’arrivait aussi par les chambres voisines. Des chants, des hurlements de liesse, un air de mirliton s’en échappaient comme des fusées ; et je compris, à des musiques ambulantes et à des explosions de clameurs, que les chars d’une cavalcade défilaient sur la chaussée.

N’y tenant plus, je pris la détermination d’aller chercher le silence et la paix dans un quartier plus tranquille. Je sortis.

La cavalcade s’éloignait vers la place Pigalle. Je m’enfuis à l’opposé.

Sur toute la largeur du boulevard, une foule clairsemée entrecroisait ses promeneurs. La gaieté populaire sévissait à grand renfort de confetti. On en jetait avec énergie dans toutes les bouches ouvertes ; mais ils ne coupaient là que des obscénités ou des cris de bétail ; car cette populace empruntait la voix d’un troupeau : elle brayait et bêlait de plaisir. Des martinets en papier, aux lanières frénétiques, violentaient les figures soudainement effarées. Le lazzo des serpentins saisissait les cols et, pour une seconde, liait un groupe dans la multitude. Quelques masques, pauvrement costumés, paradaient ou faisaient d’imbéciles pitreries… Oh ! tas de baudets ! tas de boucs ! Idiots assez lubriques pour s’amuser dans cette vallée de larmes ! La joie ! — Misère ! — La joie ! Quelle folie atroce !

Je hâtai le pas.

Il avait plu dans la matinée. Mais le jour s’achevait par un beau soir d’hiver, déjà mêlé de langueurs tièdes et perfides. Le soleil déclinant allumait aux flaques de pluie des flamboiements de verrière. Un Paillasse miteux sautait dans ces mares boueuses, afin d’éclabousser l’endimanchement des citoyens. Comme je l’évitais par un détour, quelqu’un me gifla d’une poignée de confetti sordides. Je me fâchai. Les témoins s’esclaffèrent.

Je repartis plus vite encore.

Ce boulevard m’était insupportable. Bordé de cabarets à devantures baroques, — le Ciel, l’Enfer, l’Araignée, le Chat Noir, les Porcherons, façades aux statues difformes et sinistres, — il était bien le cadre de laideur grotesque le mieux approprié à cette mascarade prolétarienne. Je fus sur le point de me réfugier chez Guillaume ; mais la crainte d’y percevoir encore la hurle du Carnaval m’en dissuada.

Tout m’agaçait. Le Moulin Rouge, à deux pas du lieu saint où les défunts reposent, me sembla la honte de Paris.