Pour Charles Montaland.

Il y avait déjà plusieurs jours que les galères de M. de Vivonne ramaient au large, quand, à son tour, M. de Beaufort cingla vers la Crête avec une escadre de haut bord.

Ainsi voguaient, l’an 1669, les dix mille sabres, piques et mousquets dont l’armée, sous M. de Navailles, avait l’ordre de délivrer Candie, pour le triomphe du Christ et la gloire du Roi.

Un courrier fut dépêché de Toulon sur Versailles, afin d’y porter la nouvelle de l’heureux départ. — Il n’avait pas couvert six lieues, qu’un fort coup de vent le décoiffa de son chapeau galonné.

Cette bourrasque venait de la mer. Elle en voulait sans doute au ciel comme à la Cour, et sortait plus certainement des grottes de Lucifer que de la caverne d’Éole ; car, en face des îles d’Hyères, elle avait déjà malmené les navires de M. de Beaufort, et rompu ses mâts de hune à la Sirène.

Dès l’accalmie, le commandant de la Sirène, — qui était alors M. de Cogoulin, — emboucha le porte-voix, et demanda des instructions à M. le Grand Maître, dont le vaisseau, par l’effet de l’ouragan, s’était rapproché du sien.

(Car on ne ramasse point deux mâts de hune comme un feutre à galons.)

M. de Beaufort, lui-même, cramponné au bastingage du Monarque, l’air furieux, pourpre de colère, et d’un coup de poing s’étant campé la perruque sur l’oreille, répondit à son subordonné « que l’avarie provenait de sa maladresse ; qu’on n’avait pas loisir de retarder la victoire à cause d’un Jean-foutre tel que lui ; et que, pour sa part, il l’envoyait aux cent mille diables ».

Là-dessus, M. de Cogoulin devint, lui aussi, très rouge. Il riposta qu’il se faisait fort d’atteindre Candie au même jour et à la même heure que M. le Grand Maître, pourvu qu’on lui laissât prendre par la mer Tyrrhénienne, dont la route, moins longue, est aussi plus abritée que celle de Malte, où la flotte des Chevaliers devait s’unir aux escadres de France.

L’amiral sembla réfléchir un instant. Puis sa conque de cuivre mugit sa réponse. « La concentration générale des forces combinées se ferait à Cérigo. Il y donnait rendez-vous à la Sirène et à deux bâtiments qu’il désignait pour la convoyer : le Comte et la Princesse.