—Ta haine ne peut anéantir les liens du sang. Ta mère te maudira!
—Ma mère aurait dû assassiner Mourad. Si elle me maudit, je la maudirai aussi.
J'eus beau chercher à ébranler sa résolution, j'y usai mon éloquence. J'en eus probablement fort peu, je ne pouvais me défendre d'admirer cet Hamlet oriental qui avait peut-être, lui aussi, la vision de son père devant les yeux, car, après être entré dans une grande colère contre moi, il s'apaisa tout à coup; son regard devint fixe et comme extatique. Sa parole s'embarrassa et ses paupières s'appesantirent comme s'il eût été surpris par l'ivresse. Tout à coup il me tourna le dos, se roula dans son mélayeh et s'endormit profondément. Tomadhyr, qui l'avait observé à la dérobée, me dit en se rapprochant de moi:
—J'avais déjà tenté de le détourner de son dessein. Il m'a dit que sa volonté était plus forte que celle d'une sorcière. J'ai voulu lui prouver qu'il se trompait. Je lui ai fait boire un philtre dans son café. Quand il se réveillera, tu seras déjà bien loin avec Djémilé.
Y songes-tu? Il est mon ami; je ne veux pas l'abandonner.
—Ne crains rien. J'ai pris toutes mes mesures. Demain matin, ses hommes le couvriront de son mélayeh, comme s'il était mort. Ils le chargeront sur un chameau et regagneront Esnèh. Je lui ai versé du sommeil pour plus de vingt-quatre heures et je lui sauve la vie, car son entreprise ne pouvait pas réussir, les astres me l'avaient dit. À présent, écoute-moi bien. Demain soir, le sherif Hassan dormira plus profondément que Malek; il dormira pour ne plus s'éveiller.
—Les astres te l'ont dit?
—Non, c'est ma volonté qui m'a parlé. J'irai, avec mes psylles, vous rejoindre, toi et Djémilé, à Dakakyn. Nous rencontrerons là Malek endormi et tes cavaliers, et nous regagnerons Esnèh tous ensemble. Tu m'as promis une place dans ton cœur, je ne te quitte plus.
—Est-ce que tu veux donner du poison au sherif?
Elle ne répondit pas. Tomadhyr, capable de tout, m'effrayait pour l'avenir de Djémilé. Mais quel était cet avenir? Pouvais-je espérer accomplir sa délivrance? Cette almée qui se disait voyante et que j'avais peut-être trop facilement crue sur parole, ne se moquait-elle pas de moi? Je me demandai si le soleil d'Égypte ne m'avait pas tapé sur la tête ainsi qu'à tant d'autres, et si mon désir d'enlever la fille de Mourad n'était pas une vaine fantaisie peut-être irréalisable: mais je m'étais engagé trop avant pour reculer, et je me serais cru poltron, si la prudence l'eût emporté sur ma soif d'aventures. La bizarrerie de ma situation me plaisait. Je m'endormis au fond de l'hypogée, entre mon Hamlet et ma sorcière.