Il restait des provisions, et, tout en soupant, elle me raconta comment son père, après l'avoir enlevée de chez moi, l'avait emmenée d'abord dans le Fayoum, puis dans la haute Égypte et enfin dans l'oasis.
—Mon mariage avec Hassan, dit-elle, fut décidé sans que je fusse seulement consultée. Je me résignai; mais je n'avais qu'une idée, me sauver! Aussi quand, avant-hier, je reconnus Tomadhyr, je compris tout de suite qu'elle venait de ta part. Je la fis appeler près de moi. Nous convînmes de tout, et aujourd'hui, à l'insu de l'eunuque chargé de garder ma porte, j'échangeai ma riche toilette de fiancée contre les vêtements de l'almée. Nous sommes à présent de la même taille. Je me voilai le visage, je m'enveloppai de son habbarah et je la laissai à ma place. Il n'y avait rien à craindre, nous étions convenues de nous retrouver demain à Dakakyn. J'allai sous la galerie en attendant le moment de me glisser parmi les femmes des beys invitées à mes noces. Je ne pus parvenir jusqu'à elles. Les eunuques redoublaient de vigilance, comme s'il eussent eu connaissance de mon projet. Tomadhyr, déguisée et voilée, fut amenée au milieu de la salle et, placée entre mon père et ma mère, elle assista aux danses. Dans la soirée, tous ceux qui n'étaient ni parents, ni alliés de ma famille, se retirèrent. C'était le moment de fuir, et j'allais descendre quand un eunuque me signifia de regagner le harem et d'attendre, avec les almées, que Mourad eût permis au sherif de voir le visage de sa future épouse, après quoi la fête recommencerait. Ni Tomadhyr ni moi n'avions pu prévoir cette infraction aux coutumes. Tout était perdu! J'entendis mon père s'écrier: «Ce n'est pas là ma fille!» Puis Hassan dire: «Que cette chienne soit punie comme elle le mérite!» Tomadhyr jeta un cri déchirant qui me glaça d'épouvante. Toutes les femmes et les eunuques coururent sur la galerie, et moi, je me précipitai dans un escalier dérobé qui menait au jardin. Je gagnai la porte, elle était fermée. En voyant un paquet de cordes auprès de la citerne, je pensai sur-le-champ à fuir par dessus la muraille. Je m'emparai de ces cordes, je courus à une des tours...
—Je sais le reste; mais parle-moi de la pauvre Tomadhyr! Crois-tu qu'elle ait été tuée?
Djémilé allait me répondre, lorsque le nom de Tomadhyr vibra sous le plafond de l'hypogée, comme s'il eût été prononcé par un écho mystérieux. Djémilé devint pâle. Je me levai, je fis quelques pas et je reconnus, avec une inexprimable surprise, la voix de Malek qui appelait Tomadhyr avec angoisse et colère. Je courus vers le puits:
—Maudite sorcière, disait-il, rends-moi l'échelle, je suis blessé, poursuivi...
Je me hâtai de le faire descendre.
—Ah! c'est toi? dit-il; où est l'empoisonneuse qui prive les gens de leur volonté?
—Hélas! je crois que Tomadhyr a payé de sa vie son dévouement pour moi!
—Elle était mauvaise sorcière si elle s'est laissée tuer, dit-il sèchement. Allons, retire l'échelle, moi je ne puis t'aider.
—Es-tu blessé?