[XV]

Je pris le parti de garder Louis et de veiller sur lui. Comme il était peu ferré sur sa grammaire et voulait apprendre un peu l'arabe, je l'associai aux leçons que Fosco donnait à Djémilé. Elle commençait à parler passablement notre langue, mais avec un accent arabe très-prononcé. La petite fellahine, qui, pour les convenances, assistait aux leçons, apprit sans y songer, et parla bientôt plus purement qu'elle; mais il n'eût fallu lui demander ni de lire ni d'écrire. Louis était doux, nonchalant et distrait. Il préférait à l'étude, des exercices corporels, l'équitation, l'escrime, la natation. Sa santé s'en trouva bien, et je le vis grandir rapidement. Il devenait fort joli garçon, un léger duvet blond teintait déjà sa lèvre supérieure. Ce n'était plus un enfant et ce n'était pas encore un jeune homme. Il avait quinze ans.

De son secret ou de sa monomanie princière il ne se confiait qu'à moi. Sa réserve vis-à-vis de tous les autres n'indiquait pas un état de démence, et je ne lui en vis jamais donner le moindre signe. Quand il me parlait de ses droits à la couronne, je rabattais ses espérances en lui disant qu'il fallait être avant tout un citoyen, savoir se rendre utile à son pays, et ne pas songer à le dominer. Je ne sais si je l'ennuyais, mais il ne me le fit jamais dire.

Un soir, en rentrant chez moi, j'entendis chuchoter dans la chambre du rez-de-chaussée, où couchait Louis. Comme il taquinait beaucoup la fellahine, qui devenait une fillette assez gentille et pas trop mal tournée, je voulus savoir s'il ne l'avait pas attirée là dans un but moins innocent que ne le comportait son air novice.

Je m'approchai sans bruit. La personne avec laquelle le petit-fils de Louis XV causait, n'était autre que Djémilé. Je prêtai l'oreille.

—Pourquoi pleurez-vous? lui demandait-elle, avec intérêt.

—Parce que vous m'avez fait de la peine.

—Moi? je ne vous ai jamais grondé!

—Oui, c'est vrai, vous êtes bonne pour moi, petite fée, très-bonne! mais vous êtes méchante aussi quand vous agissez comme hier au soir.

—Qu'ai-je donc fait?