—Le roi de France, un brandon de discorde! dit-elle avec animation. Oui, cela aurait pu être l'année dernière encore, mais aujourd'hui, c'est bien différent.
—Je ne comprends plus.
—Je vais me faire comprendre. Après huit ans de guerre et de troubles civils, la population tout entière désire la paix avec l'Europe, et la majeure partie souhaite tout bas le retour des Bourbons. L'intérêt du conquérant de l'Italie et de l'Égypte exige donc qu'il s'unisse au roi s'il veut répondre aux vœux de tous. Il ne peut préférer à la gloire de remettre la couronne au front de l'héritier légitime, une vaine célébrité et la fantaisie d'usurper une place où il ne saurait se maintenir; tandis qu'assis sur les premières marches du trône relevé par lui, il serait l'objet de la reconnaissance du monarque, de l'admiration et de l'estime de toute la France.
—C'est parfait! et vous croyez qu'il acceptera?
—Nous devons tenter cette démarche et aller à Paris. Vous vous chargerez du dauphin que vous présenterez au premier consul en temps opportun, tandis que je demanderai à faire partie des filles d'honneur de Joséphine. Elle est de noble famille, et ses relations avec notre monde, ses sentiments pour les Bourbons sont connus. L'influence que j'aurais bientôt prise sur elle et son intervention auprès de son mari seraient d'un grand poids pour que Bonaparte remît le pouvoir aux mains du roi. Personne ne peux mieux l'en convaincre que celle dont le sort est lié au sien.
—Bonaparte, lieutenant-général du roi Louis XVII, lui, le fils de la Révolution? Allons donc! Ce serait risible! Est-ce qu'il a pris la place de quelqu'un, d'ailleurs? Ses victoires, son génie et le vœu de la nation lui donnent bien le droit d'être à la tête de la République. Quant à Joséphine, détrompez-vous, elle n'a pas l'influence que vous lui supposez. Personne n'en a sur le premier consul. C'est un boulet de bronze qui renverse tous les obstacles et va droit au but. Ne cherchez donc pas à entraîner Joséphine dans une trame royaliste, vous seriez balayées toutes deux. Vous êtes aveugle, comme tous les émigrés qui ont vécu dans l'exil. Quand vous ferez part de vos projets à Kléber, il vous rira au nez; quant à moi je refuse positivement d'entrer dans votre conspiration. C'est renoncer à vous, je le sais, et ce n'est pas un mince sacrifice! Mais il ne s'agit plus ici de ma fortune et de ma vie, il s'agit de celles de milliers de Français qui se feraient tuer avant d'accepter l'abandon de nos conquêtes révolutionnaires.
Elle allait me répondre, quand nous entendîmes battre la générale et tirer le canon d'alarme.
—Que se passe-t-il donc? s'écria-t-elle, en me regardant avec effroi. Encore une révolte! Ne me laissez pas seule...