Louis entra, pâle et défait, comme égaré; et, se laissant tomber sur un siége, il nous dit:
—Kléber est mort!
Nous l'accablâmes de questions, et quand il eut repris ses esprits:
—Il a été assassiné ce soir, nous dit-il, dans le jardin du quartier général, comme il parlait à l'architecte Protain. Un musulman s'est élancé sur lui et l'a frappé d'un coup de poignard au cœur. Le général est tombé en criant: «Je suis assassiné!» Protain s'est jeté sur l'assassin, qui l'a renverse, blessé, et, revenant à Kléber étendu, l'a frappé encore par trois fois. Aux cris de l'architecte, nous sommes accourus. Le général était mort. On s'est emparé de l'assassin caché dans des décombres. C'est un fou, un fanatique, dit-on, qui s'appelle Souleyman.
—Souleyman el Haleby? celui qui était parmi les mameluks de Malek?
—Peut-être bien, je crois que oui, mais on aura beau le tuer, cela ne me rendra pas mon général.
Et le pauvre garçon fondit en larmes.
Il perdait son protecteur et il ne pouvait plus être question pour lui ni de retour en France, ni de royauté. La consternation de mademoiselle de Cérignan me disait assez qu'elle le comprenait bien. Elle lui offrit de le garder avec elle. Il accepta et je les quittai. J'avais la mort dans l'âme, je ne songeais plus qu'à Kléber.
Une commission militaire fut chargée de juger l'assassin. C'était bien Souleyman, mon ennemi personnel. Il raconta, avec un cynisme farouche, qu'après la bastonnade que lui avait fait donner Kléber, il avait juré à Dieu de tuer le sultan des Français. C'était accomplir une œuvre sainte. Il avait fait part de sa résolution à quatre prêtres de la grande mosquée, où il avait trouvé un refuge. Ceux-ci avaient eu peur, mais ne l'avaient pas dissuadé. Il avait suivi Kléber pendant plusieurs jours sans pouvoir l'approcher. Il avait enfin trouvé moyen de pénétrer dans le jardin du quartier général et de s'y cacher dans une citerne abandonnée, jusqu'au moment où il avait pu commettre le crime.
Il fut condamné, suivant les lois du pays, à avoir la main droite brûlée et à être empalé. Quant à ses quatre confidents, ils eurent la tête tranchée.