Kléber fut regretté de tous, même des musulmans. Djémilé montra un véritable chagrin; car elle était en partie cause de sa mort. Combien je me repentis de n'avoir pas fait des recherches plus actives pour mettre la main sur cette bête venimeuse qui faisait perdre à l'armée le meilleur de ses généraux, à l'Égypte un fondateur, et à la France une belle colonie!

Un seul homme pouvait le remplacer dans le gouvernement de l'Égypte, c'était Desaix; mais, embarqué depuis trois mois pour se rendre en Italie, Desaix tombait, le même jour, sur le champ de bataille de Marengo.

Les généraux crurent devoir offrir le commandement en chef au général Menou, comme au plus âgé, bien qu'il n'eût jamais donné une haute opinion de ses talents militaires. Ce fut une grande faute de la part de ses collègues et une plus grande encore de la part du premier consul, qui ratifia sa nomination. Ce n'est pas qu'il ne fût un assez bon administrateur et un bouillant partisan de la colonisation, à preuve qu'il avait pris le turban, se faisait appeler Abdallah-Menou et avait épousé une femme turque. Je n'avais pas le droit de le trouver ridicule, moi qui avais voulu en faire autant; mais il était irrésolu, sans expérience et tracassier. Au physique, c'était un petit myope, à gros ventre, qui roulait sur sa selle comme un sac. Quelle différence avec la mâle figure, la noble prestance et l'imposante stature de Kléber!

Quand on voyait paraître sa triomphante chevelure sur les champs de bataille, la victoire était assurée. Il faut parler aux yeux des soldats. Menou n'était donc pas le chef qu'il nous fallait, à nous autres alertes et hardis troupiers. Le général Reynier eût bien mieux valu; mais il avait d'abord refusé le commandement pour le regretter quand il n'était plus temps.

On s'attendait à un soulèvement général après la mort de Kléber, et pourtant tout resta calme.

Au bout de huit jours, Louis revint de chez mademoiselle de Cérignan, en me disant qu'il s'était brouillé avec elle. Il me retombait sur les bras. Je le questionnai, et il m'avoua que mademoiselle de Cérignan étant revenue de France avec l'intention de l'y amener, il avait refusé net.

—Qu'est-ce que tu veux! dit-il; je me plais en Égypte et je ne tiens pas à être jamais roi, pour être guillotiné comme mon pauvre père.

—Kléber savait-il qui tu es ou prétends être?

—Tu m'avais recommandé de ne pas le lui apprendre et je ne le lui ai jamais dit.

—Mais mademoiselle Olympe le lui avait-elle appris?