Si on ne nous gorgea pas de nourriture, on ne nous laissa pas tout à fait mourir de faim. Les officiers du bord eurent même la bienveillance de nous apprendre que, chaque jour, notre armée perdait du terrain en Égypte, et quand nous partîmes, ils daignèrent nous dire que nous allions en Angleterre. On nous réservait pour les pontons de Plymouth. Mais ces messieurs comptaient sans la flotte française. Ils se croyaient seuls maîtres de la mer.
En traversant le canal de Candie, le Swiftsure rencontra les vaisseaux de l'amiral Gantheaume, fut canonné, enveloppé et pris. Ce fut au tour des Anglais d'aller à fond de cale, et à nous de monter prendre leurs places.
Gantheaume, après avoir tenté de débarquer sur la côte d'Afrique les renforts qu'il amenait de Brest, reprenait la route de France. Il n'est pas besoin de dire combien nous fûmes fêtés à bord et questionnés par nos compatriotes.
Au mois de juillet, nous étions en vue des montagnes grises de la Provence!
[XXIV]
La paix entre la France et les autres puissances de l'Europe qui reconnaissaient nos conquêtes sur le Rhin et en Italie venait d'être conclue. Bonaparte organisait une garde consulaire composée d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Nous autres Égyptiens—c'est ainsi qu'on appela par la suite ceux qui avaient fait partie de l'expédition d'Orient—nous n'eûmes qu'à nous présenter pour être admis dans les rangs de ce corps d'élite.
Je passai dans les chasseurs à cheval de la garde avec mon grade de colonel. Je déposai le casque et l'habit de dragon pour prendre le colback et le dolman galonné d'or. Mon régiment était composé des plus beaux et des plus vaillants soldats de l'armée, et leur colonel, modestie à part, n'était ni le plus laid ni le plus mal bâti. J'avais alors vingt-sept ans, et après neuf ans de campagne, sauf quelques cicatrices, j'étais au complet. Aussi fus-je grandement admiré et fêté dans ma ville natale de Beaugency, quand j'y allai voir mon père.
Il s'était installé avec ma vieille bonne Gertrude dans un joli château du val de la Loire et avait converti en vigne, en prairies, les deux cent mille francs que je lui avais envoyés. Mais, ce qui ne laissa pas que de me surprendre, c'est qu'il me demanda mon avis pour placer une somme de trois cent mille francs qu'une personne inconnue lui avait fait passer, pour moi, à titre de restitution.
Je ne pouvais plus accuser mademoiselle de Cérignan d'être une aventurière. Je lui aurais bien écrit pour lui demander pardon de mes grossiers soupçons, si j'avais su où lui adresser ma lettre.