—Alors, tu veux donc que je sois avilie si je te cède, ou malheureuse si je te résiste?

—Ta fierté et la pudeur te grandissent dans mon estime. Reste pure. Je ne t'en aime que davantage. Nous reparlerons mariage plus tard.

—Oui, plus tard, dit-elle en se retirant.

L'heure de mon rendez-vous était envolée depuis longtemps; mais j'étais loin de regretter d'y avoir manqué. Djémilé m'avait préservé d'une sottise, et je m'endormis en me promettant de brûler un cierge à ma petite vierge musulmane. Sylvie dut m'en vouloir, mais je m'en inquiétai peu.

Parmi les cavaliers que Malek nous avait amenés, il s'en trouvait un que j'avais vu, à deux reprises, rôder dans mon jardin sans y être appelé.

Je le soupçonnais d'abord d'avoir connaissance du trésor et de vouloir s'introduire dans la maison. M'étant informé de lui près de Malek, j'appris qu'il se nommait Souleyman el Haleby et qu'il était natif d'Alep. Je lui fis défendre l'entrée du jardin. Il n'y revint plus, mais il passait des journées, assis, les jambes croisées, devant la porte, à gratter d'une mandoline à trois cordes et à psalmodier des ballades et des chants d'amour.

À laquelle de mes esclaves adressait-il ses sérénades? Je le sus bientôt. Un jour qu'il me croyait bien loin, il franchit le jardin, et pénétra dans la maison jusque sous le moucharaby de la chambre de Djémilé.

Le Lindor musulman commença par vanter sa noblesse, sa bravoure, son cheval, ses exploits, les coups de sabre qu'il avait donnés, énuméra les têtes qu'il avait tranchées; puis il chanta les louanges de Mourad Bey, la gloire de Mahomet, la puissance d'Allah qui préparait ses foudres pour nous anéantir. Il se plaignit ensuite des rigueurs de Djémilé, lui exprimant son amour sur tous les tons, avec des hyperboles et des métaphores orientales, lui reprochant de ne pas descendre dans la cour, lui offrant de la ramener à sa famille, et finalement il lui proposa de se sauver dans le désert avec lui, cette nuit même, tandis que j'étais absent.

Je tremblais d'entendre ma captive accepter ses propositions.

—Souleyman, lui répondit-elle, cesse de me poursuivre de ton amour. Tu n'as jamais vu mon visage et tu ignores si je suis belle ou laide. Ce que tu recherches en moi, c'est l'alliance de mon père. Apprends d'abord que je suis laide à faire peur. Demande-le plutôt au chef français qui a osé soulever mon voile! Mais Allah l'a puni de sa curiosité, il s'est retiré épouvanté; ensuite j'ai juré par le Koran, de ne pas m'enfuir. La fille de Mourad est fière, elle ne saurait manquer à son serment, même vis-à-vis d'un chrétien. Si tu veux retourner vers mon père, dis-lui où je suis. Il sait bien la rançon qu'il doit offrir au chef français en échange de sa fille. Va t'en et qu'Allah te protége.