En ce moment on annonça l'arrivée d'un aide de camp de Kléber. Bonaparte le fit venir, et, lui voyant la figure bouleversée, lui dit:—Est-ce que les mameluks sont à vos trousses?

—Pire que cela, général. Prenez connaissance de ce rapport, et vous verrez s'il y a matière à se réjouir.

Nous nous éloignâmes avec l'aide de camp, et voici ce qu'il nous apprit.

L'amiral Brueys, au lieu de suivre les instructions de Bonaparte en mettant la flotte à l'abri, était resté dans la rade d'Aboukir, soit qu'il craignît de rencontrer l'escadre anglaise en pleine mer, soit qu'il voulût associer la marine française à la gloire de l'expédition en livrant combat. Quoi qu'il en soit, Nelson était arrivé en vue d'Alexandrie le 1er août, à cinq heures du soir. Brueys croyait si peu engager le combat sur-le-champ, qu'il attendait sans trop d'impatience une partie des équipages débarqués: Nelson s'embossa entre le rivage et nos vaisseaux de manière à couper toute communication avec la terre. À sept heures du soir, il attaqua notre ligne composée de treize vaisseaux de haut-bord et de quatre frégates avec des forces à peu près égales. Le combat dura seize heures et Brueys fut tué par un boulet à bord de l'Orient.

À dix heures du soir, le vaisseau amiral avait sauté en l'air. Trois autres navires avaient été pris à l'abordage. Tous s'étaient jetés à la côte, enfin trois autres encore avaient été brûlés par les Anglais. Pendant tout ce temps, le contre amiral Villeneuve qui commandait l'arrière-garde de la flotte n'avait pas bougé: il avait attendu les ordres de Brueys jusqu'à la fin du combat. Voyant tout perdu par son manque de résolution, il prit le large avec deux gros vaisseaux et deux frégates, sans avoir tiré un seul coup de canon. L'ennemi, trop endommagé pour le suivre, l'avait laissé gagner le large. Sur huit mille hommes d'équipages, à peine trois mille avaient pu regagner la côte.

À cette nouvelle, tous les assistants restèrent atterrés. Pour quelques-uns des généraux qui, déjà mécontents en mettant le pied en Égypte, pensaient sérieusement à retourner en France, tout espoir était perdu. Murat, Lannes, Berthier, Bessières, jurèrent à qui mieux mieux et manifestèrent tout haut leur regret d'avoir suivi Bonaparte. L'un d'eux m'adressa même quelques mots amers pour avoir vanté l'Égypte un instant auparavant. Je ne lui répondis même pas. Je déplorais la perte de nos vaisseaux, mais je n'en pouvais accuser l'Orient et son soleil.

Bonaparte s'avança vers nous. Quoiqu'il fût vivement ému au fond, il nous dit d'une voix calme: Nous n'avons plus de flotte. Eh bien, il faut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens!

Nous reprîmes le chemin du Caire. Nous y arrivâmes le 17 août dans la soirée. Je courus chez moi. J'avais eu le temps de réfléchir à la conduite que je voulais tenir vis-à-vis de Djémilé. La demander en mariage à son père, était impossible, insensé. En faire ma maîtresse, elle s'y refusait, et je ne voulais pas la traiter en esclave. Je m'étais donc promis de la considérer comme une enfant, et d'attendre tout de sa volonté ou de son caprice.

Je fus d'abord désagréablement surpris de ne pas trouver Guidamour à son poste. Un de ses camarades qui le remplaçait m'apprit qu'il était malade, à l'hôpital. Il me tardait tant de revoir Djémilé que je me rendis sur-le-champ dans le harem sans faire d'autres questions.

Ne la voyant pas venir à ma rencontre, j'en fus d'abord un peu blessé. Je l'appelai sans obtenir de réponse. J'entrai, la chambre était vide. Sur un coffret étaient rangé avec soin son tarbouch d'émeraudes et ses bijoux; sur le sofa, ses voiles et ses vêtements, comme si, depuis longtemps, elle n'eût pas couché là. Je pressentais un malheur. L'une de ses femmes sa présenta; c'était Mériem la chrétienne.