—De Cérignan, dit-il, attaché à l'administration des guerres; et, présentant ses compagnons: «Olympe de Cérignan, ma fille, et Louis de Cérignan, mon fils.»
Puis il sortit de sa poche une lettre cachetée de rouge et la remit au commandant en disant:
—De la part du citoyen Cambacérès.
Le capitaine lut la lettre, salua respectueusement l'employé du ministère de la guerre, et lui fit donner une cabine pour lui et ses enfants.
On prit la mer.
Mademoiselle de Cérignan et mademoiselle Sylvie, qu'on appelait madame Dubertet, furent bien vite le but des hommages de MM. les officiers du bord. Pendant une traversée, il n'y a rien de mieux à faire que de roucouler près du beau sexe, quand on n'est pas malade.
Je ne l'étais pas, et pourtant je m'occupai peu de ces dames. L'idée d'aller sur les brisées de mon ami ne m'était même pas venue. J'aurais bien soupiré pour la belle blonde aux manières de duchesse si je n'avais eu autre chose en tête: apprendre l'arabe.
Dès le lendemain de notre départ, il signor Fosco, un des imprimeurs de la Compagnie Dubertet, s'était fait fort de me l'enseigner. Je l'étudiai avec acharnement, et, comme il m'était bien montré, je fis de rapides progrès pendant les cinq semaines que dura le voyage.
Nous dînions tous à la même table; je fus à même d'observer la famille de Cérignan. La fille dissimulait mal son antipathie pour la république et son mépris pour les républicains. Le fils était un joli enfant blond et pâle, avec des yeux à fleur de tête. Il semblait souffreteux, un peu ahuri, sinon hébété; aussi son père et sa sœur ne le laissaient jamais seul. Il était très-craintif, et tremblait devant M. de Cérignan comme s'il eût craint d'être maltraité. M. de Cérignan était cependant très-doux pour lui, n'élevait jamais la voix et ne le reprenait sur rien. C'était un voltairien de l'ancienne cour. S'il regrettait au fond du cœur la monarchie, il avait la prudence de n'en rien laisser voir. La seule chose dont il se plaignît, c'était de n'avoir plus vingt ans.
Nous étions en vue de l'île de Malte le 17 prairial (5 juin), devant laquelle nous restâmes en croisière. Quatre jours après, le général Bonaparte vint nous rejoindre. La flotte partie des divers ports de la Méditerranée, Marseille, Toulon, Gênes, Ajaccio, pouvait s'élever à cinq cents voiles et emportait quarante-six mille hommes, dont dix mille marins, sur la terre d'Afrique.