Le but de l'expédition, tenu caché jusque-là, ne fut plus alors un secret pour personne.
La possession de l'île de Malte, place réputée imprenable, importait aux succès des desseins de Bonaparte dans la Méditerranée. Il était d'ailleurs autorisé à mettre au nombre des ennemis de la France les chevaliers de l'ordre de saint Jean de Jérusalem, qui avaient interdit l'entrée du port de Lavalette à nos vaisseaux, refusé de recevoir le chargé d'affaires de la république française, et accepté le protectorat de la Russie.—Bonaparte envoya demander au grand-maître Hompesch, un Bavarois, l'entrée de tous ses vaisseaux dans le port. Elle lui fut refusée. À l'instant même le débarquement est effectué sur les côtes du nord et de l'est. Les chevaliers tentent une sortie, ils sont ramenés plus vite qu'ils n'étaient venus et se réfugient derrière leurs murailles, tandis que le clergé implore la protection de saint Paul, patron de l'île, et va, bannières déployées, jeter de l'eau bénite sur les remparts pour les préserver de nos boulets.
L'ordre institué pour protéger les pèlerins qui allaient en terre sainte et les navires marchands des puissances chrétiennes contre les infidèles, ne possédait maintenant plus de marine. Ses membres, que le titre de chevalier de Malte n'engageait à rien, vivaient dans l'opulence et l'oisiveté. Ils avaient perdu tout prestige et toute considération. Pas un seul d'entre eux n'avait fait la guerre aux Barbaresques. Ils n'avaient depuis longtemps aucune influence sur leurs sujets, et ceux-ci, jugeant la situation désespérée, gagnés d'ailleurs par le général en chef, parlèrent de nous ouvrir leurs portes afin de hâter le dénouement. Bonaparte ordonna l'assaut. Ce fut, sur certains points, une véritable plaisanterie. Mes dragons s'emparèrent d'une redoute, l'espadon au poing, et en chassèrent sans effusion de sang les gardes-côtes chargés de la défendre.
La ville se rendit; l'ordre fut supprimé; le grand-maître reçut une indemnité et quitta l'île avec seize de ses chevaliers. Les quarante-quatre autres demandèrent à servir en qualité de volontaires sous les drapeaux de la France.
Un soir j'étais monté sur le pont pour fuir la chaleur de la cale et travailler sans être distrait par la gaieté trop bruyante de mes compagnons. Appuyé sur l'affut d'une caronade, j'étais tout au moulage de mes lettres arabes, quand des doigts potelés passèrent rapidement sur mon papier et les effacèrent. Je me retournai et je vis madame Dubertet debout derrière moi, me regardant d'un air moqueur.
—Savez-vous, dit-elle, que vous êtes peu aimable?
—Je croyais tout le contraire, belle dame!
On disait belle dame dans ce temps-là!
—Les ours aussi se croient beaux et bien faits, reprit-elle.
—Je les trouve gracieux, moi!