—Tu me le demandes, lâche, idiote? Tiens, va-t-en tout de suite!
Et je lui tournai le dos.
[VIII]
À l'occasion du 1er vendémiaire de l'an VII, le 22 septembre 1798, fête qui avait remplacé celle du 1er de l'an, Bonaparte passa l'armée en revue dans un cirque immense qu'il avait fait construire ad hoc. Il profita de cette solennité pour distribuer des armes d'honneur. Après s'être placé sur une estrade avec son cortége de généraux, il fit appeler ceux qui étaient désignés pour recevoir les récompenses nationales. Je me présentai à mon tour et je reçus de ses mains un espadon d'honneur.
—Haudouin, me dit-il en souriant, tu m'as recommandé que la lame fût bonne, je l'ai recommandée moi-même.
Comme un enfant pressé de voir son jouet, je la sortis sur-le-champ de son fourreau; c'était un damas droit à double gorge, pointu comme un damas et coupant comme un rasoir. La coquille dorée garantissait la main, comme celle d'une claymore. C'était une arme excellente.
—Merci, mon général, lui dis-je. Soyez tranquille, j'en ferai bon usage.
La distribution terminée, Bonaparte donna un repas de deux cents couverts aux principaux officiers de l'armée, aux récompensés et aux autorités musulmanes. Puis il y eut courses, illuminations, ascension d'un ballon, spectacle nouveau pour les orientaux, et feu d'artifice. La fête se termina par un bal dans le palais et les jardins du quartier général, à la place d'Esbekieh.
Je retrouvai là M. de Cérignan et sa fille, et je me retrouvai, moi, aux trois quarts amoureux de la belle Olympe; j'allai l'inviter à danser. Elle en parut surprise et accepta. En valsant, je la serrai peut-être un peu plus que les convenances ne le permettaient. Sa main glacée tremblait dans la mienne comme si je lui eusse fait peur ou inspiré du dégoût. Voulant la faire revenir à de meilleurs sentiments sur mon compte, je lui proposai de faire un tour dans le bal et je lui offris mon bras. Elle accepta avec un empressement qui me prouva que je m'étais trompé.