En traversant les groupes: «Voyez, me dit-elle, tous ces mahométans avec le maintien impassible; ils sont encore plus scandalisés que surpris de nous voir nous promener bras dessus, bras dessous. Il se passera du temps avant que ces gens-là acceptent notre civilisation. Cette Égypte serait pourtant une magnifique possession. Malheureusement le Français ne sait pas coloniser. Il se démoralise loin de ses foyers, et, au lieu d'imposer ses vertus aux peuples conquis, il ne sait que prendre leurs vices. Y a-t-il rien de plus ridicule, pour ne pas dire immoral, que l'exemple donné dernièrement par le général Menou, qui a pris le turban, se fait appeler Abdallah-Menou, et se permet d'avoir un sérail? S'imagine-t-il être estimé davantage des infidèles, pour avoir renié le Christ? Non! Ils ne croient pas plus à sa sincérité qu'à celle de Bonaparte, qui se prétend l'ami du sultan de Constantinople, ce qui ne l'empêche pas de s'emparer de son pays, d'y introduire les lois françaises et de lever des impôts pour le compte de la république. Tenez! votre Bonaparte est un sceptique, qui traite par trop cavalièrement les opinions religieuses, et qui méprise tout ce qui n'est pas lui. C'est un homme qui cherche sa voie. Il tâtonne en ce moment, et s'il ne réussit pas à fonder une nouvelle dynastie de Pharaons en Égypte, il abandonnera cette entreprise, retournera en Europe et, après s'être dit plus musulman que le Grand-Turc, il se dira plus catholique que le pape, s'emparera du pouvoir et se fera sacrer à Reims, qui sait?
Sans croire à ses prédictions, j'admirais l'esprit sérieux de cette belle jeune fille. Elle me surprenait et me charmait tout à la fois.
—Savez-vous, lui dis-je, que vous raisonnez comme un homme? Je ne partage pas vos sentiments, mais j'admire votre intelligence. Vous êtes une personne supérieure, et si vous m'avez plu dès l'abord, aujourd'hui j'éprouve pour vous un sentiment plus vif et plus profond.
—Vous ne m'aimez pas, et vous ne pouvez m'aimer, dit-elle d'un air sérieux en s'arrêtant dans l'embrasure d'une fenêtre. Cessez ce jeu cruel!
—Vous êtes la première femme que le mot d'amour effarouche à ce point; il n'y a rien d'offensant dans l'hommage qu'un honnête homme rend à la beauté d'une fille telle que vous.
—Vous ne m'offensez pas, vous me faites souffrir. Taisez-vous, je ne dois pas vous écouter davantage.
—Je ne vous comprends pas.
—Je ne me comprends pas moi-même, dit-elle en passant la main sur son front; puis me prenant par le bras: Venez me faire valser encore. Elle fit trois pas et s'arrêta. Non! reconduisez-moi à ma place, et laissez-moi, je vous en prie! mon père peut blâmer ma conduite.
Elle était si pâle que je crus qu'elle allait se trouver mal. Je voulus l'emmener dans le jardin, respirer l'air. Elle refusa. Au moment de la quitter, je lui demandai la permission d'aller lui rendre visite.
—Non! dit-elle, nous ne devons pas nous revoir.