—Le véritable secret, répondit-elle, et le plus douloureux, c'est que mon pauvre frère est frappé d'aliénation mentale. Il est si jeune, il pourra guérir. Mais il y a des malheurs qui sont presque des taches de famille. Un homme atteint de folie, ne fût-ce que dans son enfance, n'inspire jamais la confiance et le respect. Tout l'avenir de mon frère est perdu si je ne parviens, tout en le guérissant, à cacher le malheureux état de son cerveau. Voyez d'ailleurs à quel prix nous exposeraient ses fausses révélations, si on venait à les prendre au sérieux! Vous-même vous avez failli en être dupe. Aidez-moi donc à me cacher, au lieu de vouloir me garder chez vous, où l'hospitalité vous fait un devoir d'accueillir vos nombreux amis.
—Laissez-moi les renvoyer tous et faire la solitude autour de vous.
—Non, votre caractère ouvert et bienveillant souffrirait trop de mon égoïsme.
—Vous craignez de contracter envers moi une dette d'affection?
—Eh bien! oui, je le crains, dit-elle avec fermeté. Je ne m'appartiens pas, je vous l'ai déjà dit. Je serais forcément ingrate, et j'en souffrirais trop. Laissez-moi partir.
Je dus céder. Je lui demandai s'il était vrai qu'elle fût sans ressources, comme Louis me l'avait raconté.
Elle répondit que c'était encore une des chimères du pauvre enfant, qu'elle avait une somme de cinquante mille francs chez le payeur général, enfin, qu'elle n'avait besoin de rien.
Elle consentit seulement à ce que je me misse en quête pour elle d'une autre habitation. Je lui en trouvai une assez jolie sur la berge du Nil, au vieux Caire, et je l'y installai le soir même. Je la quittai le cœur gros. Son isolement, sa fierté, son courage, imposaient le respect. Me trompait-elle? Était-elle la victime d'un malheur de famille noblement accepté, ou me refusait-elle sa confiance pour mener à bien une intrigue politique? L'amour-propre me portait à croire à la folie du prétendu Dauphin et à la sincérité d'Olympe. Elle ne s'expliqua pas sur ses projets ultérieurs, me promit de m'appeler si elle avait besoin de moi, et me laissa entre le doute et l'espérance, content de moi, en somme, car, dans le désastre commun, j'avais songé beaucoup aux autres, fort peu à moi-même.
Il devenait pourtant urgent d'y songer un peu, car Sylvie me menaçait d'un envahissement qui ne me souriait en aucune façon.
Dès le lendemain de la prise de possession de mon harem par cette naïve personne, je mis Guidamour en campagne pour lui trouver un logement en ville. Mais elle ne tenait pas à s'en aller et elle sut si bien gagner mon brosseur en daignant enfin le reconnaître pour son cousin, qu'il ne trouvait pas pour sa cousine d'habitation plus convenable que la mienne. Chaque fois que je rentrais, je pensais la savoir déguerpie. Il n'en était rien et il me fallut prendre le parti d'en rire. J'avoue que j'étais un peu faible à l'endroit des femmes, même quand l'amour n'y entrait pour rien. Dans cette vie bizarre de l'Orient, je m'étais habitué à les regarder toutes comme des enfants, même celles de ma race. Mademoiselle de Cérignan était la seule qui eût le droit d'être prise au sérieux. Sylvie arriva donc à m'amuser avec ses extravagances et ses goûts de luxe. Je ne pouvais rencontrer une hôtesse mieux disposée à dépenser follement mon argent. J'eus tous les jours quatorze ou quinze personnes à dîner, avec bal ou soirée. Elle y paraissait dans des toilettes bizarres. Je me rappelle entre autres un dolman de hussard tout chamarré d'or avec une tunique prétendue grecque et une sorte de turban à aigrette, qui fit rire Morin jusqu'aux larmes. Elle prenait des poses au milieu du salon, pinçait de la harpe, assez mal, je dois le dire, tenait le haut de la conversation, tranchait à tort et à travers, débitait des bourdes de l'autre monde; enfin elle était d'un ridicule achevé. Elle tourna pourtant la tête à deux généraux, trois colonels, quinze capitaines et je ne sais combien de lieutenants; mais elle se montra invulnérable. Ne pouvant s'emparer de moi et, sachant qu'après moi, le plus riche et le plus prodigue était Dubertet, elle ne songeait qu'à reprendre son empire sur lui. Je pressentais son dessein et, ne voulant pas être brouillé avec mon plus ancien ami, je me gardais bien de rendre la réconciliation impossible. Cela eut lieu plus vite que je ne le pensais, car il y vint de lui-même. Elle le reçut comme un transfuge et l'engagea, d'un ton protecteur, à lui présenter sa Grecque. Elle manœuvra si bien qu'il amena Pannychis, et qu'elle l'écrasa de sa supériorité, ce qui ne fut pas bien difficile. Dès le lendemain, elle me déclara que je n'avais pas besoin de m'occuper davantage de lui chercher un logement, vu qu'elle réintégrait le domicile conjugal. Je lui souhaitai de faire bon ménage, tout en blâmant l'incorrigible faiblesse de mon ami.