Nous allâmes à la porte cochère nous installer sur un banc.

— Ici, au moins, on peut respirer. Je ne m’habituerai pas tout de suite à ce caveau… Je ne puis pas… Pense un peu, je viens de la mer… J’ai travaillé comme chargeur sur la Caspienne… Et puis, de cette vastitude tomber dans ce trou !

Il me regarda avec un sourire triste, puis se tut, examinant attentivement les passants. Dans ses yeux bleus et limpides, il y avait une profonde et indéfinie tristesse. Le soir tombait. Il faisait lourd, bruyant et poussiéreux, et les ombres des maisons s’étendaient sur la route. Konovalov restait assis, le dos contre le mur, les bras croisés sur sa poitrine, et caressait les poils soyeux de sa barbe. Je voyais de biais son visage ovale et pâle, et je pensais : « Quel est cet homme ? » Mais je ne me décidais pas à commencer moi-même la conversation, parce qu’il était mon chef et aussi à cause d’une étrange déférence que je sentais pour lui.

Son front était coupé de trois rides minces ; mais, par moments, elles s’ouvraient et disparaissaient, et j’étais curieux de savoir à quoi cet homme pensait.

— Allons. Il doit être temps de mettre la troisième fournée. Toi, tu vas pétrir la seconde, et moi je m’occuperai de la troisième, et puis nous ferons les pains.

Quand nous eûmes pesé et disposé une montagne de pâte dans des moules, préparé une seconde fournée et mis le levain pour une troisième, nous nous installâmes à prendre le thé, et Konovalov, enfonçant sa main dans sa blouse, me demanda :

— Sais-tu lire ?… Tiens, lis un peu cela… Et il me tendit une feuille froissée et salie.

Je lus :

« Cher Sacha, je te salue et je t’embrasse en idée. Je m’ennuie, je ne fais qu’attendre le jour où je partirai avec toi, ou bien que je resterai avec toi. Cette vie maudite m’ennuie plus que je ne peux le dire, bien qu’au commencement elle m’ait plu. Tu comprends cela, toi ; moi-même je ne l’ai compris que quand je t’ai connu. Écris-moi, je t’en prie, plus vite ; j’ai envie d’une lettre de toi. Et, pour le moment, au revoir et non adieu, ami à grande barbe de mon âme. Je ne te fais aucun reproche, quoi que tu m’aies causé bien de la peine, cochon, en partant sans me dire adieu. Pourtant tu as été bon avec moi, toi le premier, et je ne l’oublierai pas. Ne peux-tu pas t’occuper, Sacha, de ma libération ? Les demoiselles t’ont dit que je te quitterais si j’étais libre ; mais c’est bêtise et pur mensonge. Si seulement tu as pitié de moi, je serai pour toi comme un chien fidèle. Il t’est facile de faire cela, et à moi c’est très difficile. Quand tu es venu me voir, j’ai pleuré d’être obligée de mener cette existence, mais je ne te l’ai pas dit. Au revoir. Ta Capitolina. »

Konovalov me prit la lettre et se mit, d’un air rêveur, à la tourner d’une main, tandis que, de l’autre, il lissait sa barbe.