Là, l’épaule contre le cadre de la porte, se tenait un homme d’une trentaine d’années, grand et large d’encolure. Son costume était celui du parfait vagabond, sa personne et son visage étaient ceux d’un slave, d’une rare pureté de type. Il avait une blouse rouge, incroyablement sale et déchirée, un large pantalon de toile, et, comme chaussure, un pied portait les restes d’un caoutchouc, l’autre d’une botte de cuir. Les cheveux, châtain clair, étaient mêlés, et d’entre les mèches sortaient des copeaux, des brins de paille, du papier ; tout cela se retrouvait aussi dans sa superbe barbe rousse, qui s’étendait sur sa poitrine et la recouvrait de son large éventail. Le visage, allongé, pâle et fatigué, s’éclairait de grands yeux bleus, rêveurs et qui me regardaient avec une expression caressante. Ses lèvres, belles bien que pâles, souriaient sous la moustache rousse. Son sourire paraissait dire :

— Voici comment je suis… Ne m’en veuillez pas.

— Viens ici, Sacha, voici ton aide, disait le patron en se frottant les mains et regardant avec amour la large personne de son nouveau pétrisseur. L’autre avança en silence, me tendit son énorme main ; nous nous dîmes bonjour. Il s’assit sur le banc, avança ses jambes, les examina et dit au patron :

— Nicolas Nikititch, achète-moi deux blouses, des chaussures, et encore de la toile pour un bonnet.

— Tu auras tout ce qu’il te faut, sois tranquille. J’ai des bonnets. Tu auras ce soir les chemises et les pantalons. Mets-toi à l’ouvrage, seulement : je sais, moi, qui tu es. Je ne t’offenserai pas. Personne n’offensera jamais Konovalov, parce que lui-même n’a jamais offensé personne. Est-ce que le patron est une brute ? J’ai travaillé moi-même, je sais que c’est dur parfois. Eh ! bien, restez, mes enfants, et moi je m’en vais.

Konovalov s’assit sur le banc. Il regardait autour de lui en souriant silencieusement. La cuisine était dans un sous-sol voûté, et les trois fenêtres se trouvaient au-dessous du niveau de la rue. Il y avait peu de lumière, peu d’air, mais beaucoup d’humidité, de saleté et de poussière de farine. Le long des murs, d’immenses coffres : l’un avec de la pâte, l’autre avec de la farine, le troisième vide. Et, sur chacun des coffres, tombait de la fenêtre une raie de lumière grise. Un énorme poêle occupait presque le tiers de la cuisine ; sur le plancher sale gisaient des sacs de farine. Dans le four brûlaient, d’un feu ardent, de longues bûches, et la flamme, reflétée sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle parlait sans bruit. L’odeur du levain et de l’humidité pénétrait l’air malsain.

Le plafond, à nervures, enfumé, écrasait par son poids, et le mélange de la lumière du jour avec celle du feu donnait un éclairage indécis et fatigant pour les yeux. De la rue se coulait par la fenêtre un bruit sourd, la poussière volait. Konovalov regarda tout cela, soupira et, se tournant à demi vers moi, demanda d’une voix ennuyée :

— Il y a longtemps que tu travailles ici ?

Je répondis. Nous nous tûmes en nous dévisageant à la dérobée.

— Quelle prison ! soupira-t-il. Allons dans la rue nous asseoir près de la porte, veux-tu ?