— Mais elle dit qu’elle veut vivre avec toi.

— Ceci n’est rien, c’est par bêtise. Elles sont toutes ainsi les femmes… Je les connais très bien. J’en ai eu de différentes. L’une était une marchande très riche. J’étais alors écuyer au cirque, et elle me remarqua. « Viens, dit-elle, tu seras cocher chez moi. » Le cirque commençait à m’ennuyer ; je consentis, j’allai. Et alors, elle se mit à me cajoler. Ils avaient une maison, des chevaux, des domestiques, ils vivaient comme des nobles. Son mari était petit et gros, comme notre patron, et elle, mince et souple comme une chatte et ardente. Je me souviens quand elle me prenait dans ses bras et m’embrassait sur les lèvres : c’était comme si elle m’avait versé des charbons ardents sur le cœur. Tu te mettais à trembler, c’était effrayant. Elle m’embrassait, et pleurait, pleurait ; même ses épaules en étaient secouées. Je lui demandais : « Dis-moi pourquoi tu pleures, Véra. » Et elle : « Tu es un enfant, Sacha, tu ne comprends rien. » C’était une brave femme. Et cela est vrai que je ne comprends rien, — je suis très bête. Je le sais. Que faire ? — Je ne comprends pas. Je vis comme ça, sans penser.

Il se tut et me regarda de ses yeux grands ouverts. Il y brillait quelque chose comme de l’effroi et de l’interrogation, quelque chose d’anxieux et de rêveur, qui rendait son beau visage plus triste et plus beau encore…

— Eh bien, comment as-tu fini avec ta marchande ? demandai-je.

— Vois-tu, quelquefois l’ennui me prend. Un tel ennui, mon ami, un tel ennui que je ne puis plus vivre, absolument plus. C’est comme si j’étais seul d’homme au monde, et que, en dehors de moi, rien de vivant n’existât. Et tout me devient alors odieux, tout, tout ! Et je me suis à charge, et tous les êtres, qu’ils meurent tous, cela me serait égal. C’est probablement une maladie que j’ai. C’est cela qui m’a poussé à boire… Avant, je ne buvais pas. Alors, quand cet ennui m’a pris, je lui dis, à elle : « Véra Mikhaïlovna, laisse-moi partir, je ne puis plus ! — Eh ! quoi, dit-elle, as-tu assez de moi ? » Et elle riait, tu sais, d’un rire si mauvais. « Non, dis-je, ce n’est pas toi dont j’ai assez, c’est moi-même que je ne puis plus gouverner. » Au commencement elle ne me comprit pas, elle se mit même à crier et à m’injurier… Puis elle comprit. Elle baissa la tête et dit : « Va, va donc ! » Elle pleura. Ses yeux étaient noirs et toute sa personne très brune. Ses cheveux étaient noirs aussi et frisaient. Elle n’était pas d’origine marchande : son père était un fonctionnaire. Oui, elle me fit pitié alors et j’eus le dégoût de moi-même. Pourquoi avais-je cédé à une femme ? Je ne le savais pas. Elle, elle s’ennuyait naturellement avec un tel mari. Il était tout à fait comme un sac de farine… Elle pleura longtemps… elle s’était habituée à moi. J’étais très doux avec elle : je la prenais dans mes bras et je la berçais. Elle dormait et je la regardais. L’être humain, quand il dort, est très beau, si simple ; il respire et sourit, et c’est tout. Et encore — nous étions alors à la campagne — nous allions faire des promenades en voiture. Elle aimait aller à fond de train. Nous arrivions, j’attachais le cheval à l’ombre dans la forêt, et nous-mêmes nous nous asseyions au frais dans l’herbe. Elle me disait de m’étendre, et mettait ma tête sur ses genoux et me faisait la lecture. J’écoutais, j’écoutais, et je m’endormais. Elle lisait de belles, de très belles histoires. Il y en a une que je n’oublierai jamais : celle du muet Guérassime et du petit chien qu’il aimait. Il était muet, un être persécuté, et personne ne l’aimait sauf son petit chien… On se moquait de lui et il se consolait avec son chien. C’était une histoire bien pitoyable !… Oui ! Et cela se passait au temps du servage. La dame lui dit : « Muet, va noyer ton chien, il jappe trop fort. » Et le muet alla… Il prit un bateau, y mit le chien, et partit… A cet endroit du récit, je tremblais de tout mon corps. Mon Dieu, prendre à un être vivant sa seule joie au monde et la tuer ! Quel ordre est-ce ? Ah ! c’est une histoire étonnante ! Et vraie, voilà ce qui est le mieux ! Il y a des gens pour qui tout l’univers est dans un seul objet, — disons un chien, par exemple. Et pourquoi un chien ? Parce qu’il n’y a aucune personne qui aime cet homme, et le chien, lui, l’aime. Il est impossible de vivre sans un amour quelconque : c’est pour cela que l’âme est donnée, pour pouvoir aimer… Elle me lut beaucoup de différentes histoires. C’était une brave femme, je la regrette encore à présent… Si cela n’avait pas été mon sort, je ne l’aurais jamais quittée jusqu’à ce qu’elle le voulût elle-même, ou bien que son mari eût vent de nos affaires. Elle était caressante, c’est l’essentiel… Pas bonne comme qui donnerait des cadeaux… non, mais son cœur était caressant. Elle m’embrassait ainsi, comme une femme… et puis tout à coup il lui venait une humeur douce, et alors c’était étonnant comme elle était bonne. Elle regardait tout droit dans l’âme, et racontait comme une bonne à un petit enfant, ou une mère. A ces moments-là, j’étais devant elle comme un enfant de cinq ans. Et pourtant, je l’ai quittée… à cause de l’ennui ! Quelque chose me traîne je ne sais où ! « Adieu, lui dis-je, Véra Mikhaïlovna, ne m’en veuille pas. — Adieu, Sacha », dit-elle. Et, drôle de créature, elle me releva la manche jusqu’au coude, et enfonça ses dents dans ma chair. J’aurais hurlé ! Elle m’arracha presque un énorme morceau… Trois semaines, j’eus mal au bras… Et encore maintenant la trace y est…

Et, dégageant son bras de bogatyr, musclé, blanc, et beau, il me le montra, en riant avec une bonhomie triste. Sur la peau, près du coude, était visible une cicatrice — deux demi-cercles se rejoignant presque. Konovalov regardait et hochait la tête en souriant.

— Drôle de femme, répétait-il, c’est un souvenir qu’elle me laissait.

J’avais entendu déjà des histoires de ce genre. Chaque va-nu-pieds a dans son passé une « marchande » ou bien une « dame noble », et chez tous, cette marchande ou cette dame, apparaît, à la suite de trop nombreuses variantes introduites dans le récit, comme un être fantastique, réunissant presque toujours en lui les traits physiques et psychologiques les plus contradictoires. Si aujourd’hui elle a les yeux bleus, est méchante et gaie, vous pouvez être sûr que dans une semaine on vous parlera d’elle comme d’une brune aux yeux noirs, bonne et larmoyante. Et, généralement, le va-nu-pieds parle en sceptique, avec une abondance de détails humiliants pour elle.

Mais l’histoire que m’avait contée Konovalov ne provoqua pas ma méfiance comme l’avaient fait les histoires des autres. Il y avait en elle quelque chose de véridique, des détails imprévus : ces lectures ensemble, l’épithète d’enfant appliquée à la puissante personne de Konovalov.

Je me représentais une femme souple, dormant dans ses bras la tête contre sa large poitrine ; — c’était beau et cela me persuada plus encore qu’autre chose de la vérité du récit. Enfin son intonation triste et douce, en se souvenant de la « marchande », n’était pas une intonation ordinaire. Un véritable va-nu-pieds ne parle jamais ainsi ni des femmes, ni de rien : il aime faire voir qu’il n’existe rien au monde qu’il n’injurie et dont il ne se moque.