— Pourquoi te tais-tu ? Tu penses que j’ai menti ? demanda Konovalov, et dans sa voix il y avait une inquiétude. Il s’était étendu sur les sacs de farine, tenant d’une main son verre de thé et de l’autre se lissant la barbe. Ses yeux bleus me regardaient avec interrogation et les rides sur son front se dessinaient avec netteté.
— Non, il faut me croire… Pourquoi aurais-je inventé ? Certes, nous autres vagabonds, nous aimons raconter des histoires… C’est impossible autrement, ami : celui qui n’a jamais rien eu de bon dans la vie, ne fera de tort à personne, s’il s’invente une histoire et puis la raconte comme si elle était vraie. Il raconte et finit par y croire lui-même, et cela lui est doux. Beaucoup de gens ne vivent que par là. Mais je t’ai raconté la vérité, tout s’est passé comme je te l’ai dit. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire à cela ? Une femme est là, qui s’ennuie, et autour d’elle tout est chétif. Admettons que je ne suis qu’un cocher ; mais, pour une femme, n’est-ce pas égal, puisqu’un cocher, un monsieur et un officier — tous sont des hommes !… Et tous aussi sont des cochons, tous cherchent la même chose, et chacun s’évertue à prendre plus et à payer moins. Un homme simple vaut mieux, il est plus scrupuleux. Et, moi, je suis très simple. Les femmes comprennent bien cela de moi… elles voient que je ne leur ferai pas de mal… c’est-à-dire… que je ne rirai pas d’elles. Une femme, quand elle a failli, ne redoute rien tant que le rire, la moquerie. Elles sont beaucoup plus délicates que nous. Nous prenons ce qu’il nous faut, et puis nous sommes prêts à tout aller raconter sur la place publique, à nous vanter : voici encore une sotte que nous avons entortillée !… Et la femme n’a où aller, personne ne lui fait une gloire de sa faute. Elles ont, toutes, frère, même les plus perdues, plus de délicatesse que nous.
Konovalov me regardait d’un air rêveur, de ses grands yeux limpides comme ceux d’un enfant, parlant toujours et m’étonnant toujours plus par ses discours. Il me semblait que j’étais enveloppé par un brouillard chaud, qui m’épurait le cœur, alors déjà pas mal sali par la boue de la vie.
Le bois brûlait dans le poêle, et la montagne claire de braise projetait sur le mur une tache rosâtre qui tremblait.
Par la fenêtre, nous regardait un morceau de ciel bleu avec deux étoiles. L’une d’elles, grande, brillait comme une émeraude ; l’autre, toute proche, était à peine visible.
Au bout d’une semaine, Konovalov et moi étions amis.
— Tu es un garçon simple. C’est bien ! me disait-il avec un large sourire, et en me frappant l’épaule de son énorme main.
Il travaillait en artiste. Il fallait voir comme il maniait un bloc de pâte de sept pouds, le roulant dans une cuve, ou comme, penché sur un coffre, il pétrissait, plongeant jusqu’au coude ses bras puissants dans la masse élastique, qui gémissait sous ses doigts d’acier.
Au commencement, en le voyant précipiter dans le four des pains non cuits, que j’avais à peine le temps de tirer de la cuve pour les jeter sur sa pelle, je craignais qu’il ne les mît les uns sur les autres ; mais quand il eut enlevé trois fournées sans qu’aucun des cent vingt pains, beaux, dorés et hauts, ait été déformé, je compris que j’avais affaire à un artiste dans son genre. Il aimait le travail, s’emballait pour ce qu’il faisait, était triste quand le four cuisait mal ou que la pâte ne montait pas ; il se fâchait et injuriait le patron qui achetait de la farine humide, et était au contraire heureux comme un enfant si les pains sortaient du four ronds et réguliers, dorés à point, avec une croûte mince et ferme. Parfois, il prenait de la pelle le plus beau pain et, le faisant sauter d’une paume sur l’autre, se brûlait, riait gaiement, et me disait :