LES VAGABONDS

MALVA

La mer riait.

Au souffle chaud et léger du vent, elle tressaillait, se couvrait de rides légères qui reflétaient le soleil d’une manière aveuglante, et riait au ciel bleu de ses mille lèvres argentées. Dans l’espace profond entre la mer et le ciel, bourdonnait le bruit assourdissant et joyeux des vagues qui accouraient les unes après les autres sur le rivage plat du cap sablonneux. Ce bruit et l’éclat du soleil mille fois réverbéré par la mer, se fondaient harmonieusement en une incessante agitation toute de joie vivante. Le ciel était heureux de rayonner ; la mer était heureuse d’en réfléchir la glorieuse lumière.

Le vent caressait la puissante poitrine satinée de la mer, le soleil la réchauffait de ses rayons et elle soupirait, fatiguée de ces ardentes caresses ; elle remplissait l’air brûlant de l’arome salé de ses émanations. Les flots verdâtres, escaladant le sable jaune, lui jetaient l’écume blanche de leurs crêtes luxueuses, qui fondait avec un doux bruissement sur la plage et l’humectait…

L’étroite et longue langue de terre ressemblait à quelque énorme tour tombée de la côte à la mer. Elle plantait sa pointe effilée dans la solitude illimitée d’eau riant au soleil, et sa base se perdait dans le lointain, où un brouillard chaud dissimulait derrière lui la terre. De là venait avec la brise une lourde odeur, incompréhensible et offensante ici, au milieu de la mer déserte et pure, sous le dôme du ciel bleu et clair.

Dans le sable du cap, parsemé d’écailles de poisson, étaient fichés des pieux de bois où séchaient des filets, qui jetaient des ombres légères de toiles d’araignée ; quelques grands bateaux et un petit s’alignaient sur la grève et les vagues en accourant avaient l’air de les appeler. Les gaffes, les rames, les cordes roulées, les corbeilles et les tonneaux gisaient en désordre, et parmi tout cela se dressait une cabane faite de branches de saule, d’écorces et de nattes. A l’ouverture de la cabane, sur une fourche noueuse, se dressaient, semelles en l’air, deux bottes de feutre. Et au-dessus du chaos général flottait un haillon rouge au bout d’un haut mât.

A l’ombre d’un bateau était couché Vassili Légostev, le gardien du cap, à l’avant-poste de la pêcherie du marchand Grébentchikov. A plat ventre, la tête dans les mains, il regardait fixement la mer, et, au loin, à peine aperçue, la ligne mince de la côte. Là-bas sur l’eau, dansait un point noir, et Vassili le voyait avec satisfaction grandir et s’approcher.

Clignant des yeux devant la trop grande lumière des vagues, il s’épanouissait, content : c’était Malva qui arrivait. Elle viendrait, se mettrait à rire si fort que sa poitrine s’agiterait, tentante ; elle le prendrait dans ses bras robustes et doux, l’embrasserait et, de sa voix sonore qui effrayait les mouettes, elle lui donnerait des nouvelles de ce qui se passait là-bas, sur la côte. Ils feraient ensemble une bonne soupe de poisson, ils prendraient de l’eau-de-vie tout en causant et jouant amoureusement, puis, au déclin du jour, ils se régaleraient de thé bouillant et de bons craquelins, et puis ils se coucheraient. C’était ainsi chaque dimanche, chaque jour de fête… A l’aube, il la reconduirait sur la mer encore engourdie dans la fraîcheur matinale. Malva, toute sommeillante, s’assiérait au gouvernail ; et lui, ramerait en la regardant… Elle était drôle à de semblables moments, drôle et charmante, comme une chatte qui a bien mangé. Peut-être glisserait-elle du demi-pont et se coucherait-elle au fond du bateau pour y dormir pelotonnée en boule. Souvent elle faisait ainsi…

Ce jour-là, les mouettes même étaient alanguies par la chaleur. Elles se mettaient en rang sur le sable, le bec ouvert et les ailes pendantes, ou bien se balançaient paresseusement sur les vagues, sans cris, sans leur animation habituelle et féroce.