Il y a quelques mois, Gorki commença la publication d’un nouveau roman, Le Moujik. Puis le bruit courut que l’auteur avait détruit la fin de son œuvre et qu’il était parti subitement, sans prévenir, on ne savait où, reprenant sans doute son vagabondage. Il y a quelque chose d’inquiétant et de pathétique dans les caprices de cette destinée. Quel sentiment l’a encore rejeté en dehors d’une vie dans laquelle il s’installait ? On se perd à débrouiller les mobiles secrets de cette âme tourmentée et insatiable qui n’aura donc jamais pu trouver sur terre le lieu de son repos et de son apaisement.

En plein génie a-t-il senti que ce génie même ne le contente pas, n’assouvit pas les immenses besoins de toute sa vitalité ? Est-il alors allé redemander à la vie des sensations plus ardentes, quelque chose de plus passionnément émouvant que tout ce que l’art peut lui donner ? Il ne veut pas devenir l’esclave d’un moment de son existence, et rompt avec son moi d’hier s’il cesse aujourd’hui de frémir à la vie.


Dans une de ses nouvelles, le Lecteur, Gorki s’interroge sur le rôle social qu’il attribue à l’écrivain. Il trouve cette tâche si noble et si grave qu’il se décourage de la remplir : « Guide aveugles des aveugles », pense-t-il, et son cœur se serre. Est-il ému de charité pour les hommes ? Il se le demande et se dit avec amertume que son prochain est loin de lui. Il sent que ce qu’il donne, il ne le donne pas par amour mais pour magnifier le fait exceptionnel de sa vie en un phénomène sublime. Il s’avoue un usurier qui prête pour obtenir l’avantage de l’étonnement et de l’admiration. Une inconsciente pitié, pourtant, plus réelle et plus ardente qu’il ne le croit, l’anime. Mais il se sait inhabile à guérir la souffrance qu’il voit. Que pourrait-on lui demander, à lui, l’un de ceux qui souffrent ? Un doute rongeur et persistant tue en lui toute illusion d’apostolat. Les hommes sont isolés les uns des autres, et chacun d’eux doit lutter pour lui-même.

L’œuvre de Gorki est, à ses yeux, entachée d’un vice capital. Elle est inapte à faire naître la joie qui vivifie. L’humanité a désappris la joie ; qu’a-t-il fait que plaindre ou railler la souffrance ?… Ces réflexions le hantent, et ce doute sur son efficacité bienfaisante donne à son génie une sublime tristesse.

Son pessimisme irrémédiable repose sur cette conviction que la vie ne comporte pas de solution logique. Elle n’a pas pour but définitif la félicité, ni quelque organisation régulière, comme en cherchent les moralistes ; mais le désordre lui est essentiel, et la douleur ne s’en peut séparer. Que reste-il à faire dans ces conditions ? Le seul recours est de prendre à l’égard de la vie, nécessairement mauvaise, une attitude de beauté. Plus l’homme est grand, plus il perçoit l’horreur de son sort. Alors il se cantonnera dans un désespoir ardent et concevra comme son seul devoir de donner à chaque instant de sa durée la noblesse de sa farouche rébellion.

Il faut d’abord, suivant Gorki, détourner l’humanité des vaines recherches de bien-être médiocre. Surtout il la faut éveiller, car elle s’endort misérablement dans son indigne résignation. Il faut susciter en elle l’énergie, la force de se révolter, et cela, quitte à lui faire mal, quitte à la battre. Elle veut la caresse ardente de l’amour ou l’aiguillon de la douleur : — tout plutôt que le repos ! Et c’est à quoi lui-même a travaillé en représentant toutes les noirceurs de la vie, tout le scandale de la destinée. Il a vanté des révoltés, non qu’ils réalisent le moins du monde le bonheur, mais ils marquent puissamment leur vie au sceau de leur volonté forte.

Et toute la vie ne peut et ne doit qu’être telle : une recherche désespérée de quelque chose qui serait sa raison d’être et qui n’existe pas. Car elle n’a pas de sens. Il ne s’agit pas de lui donner de vaines solutions provisoires, mais de prendre une conscience indignée de son inanité.

Il y a sur terre une classe d’hommes qui ont un sentiment plus intense de cette philosophie vraie à laquelle la lâcheté seule empêche les autres d’adhérer. Ces hommes-là sont les vagabonds, et Gorki les a représentés dans leur orgueil de réfractaires avec une intelligence fraternelle. L’étude morale qu’il en a faite est largement et profondément humaine. Car ce ne sont pas seulement ceux qu’on appelle vagabonds qui méritent ce nom. Mais, en tout être qui vit, se cache un vagabond plus ou moins conscient de lui-même, plus ou moins énergique à s’accepter comme tel, puisque toute âme est infinie dans ses désirs et irrassasiée dans ses besoins. Et ce qu’évoque Gorki dans cette œuvre pathétique, c’est le désespoir essentiel de l’humanité, l’épouvante du mal de vivre.

Ivan Strannik.