Le succès de Gorki fut immense. Il n’est pas certain que cela ne doive pas nuire à son génie. Naïvement, dès qu’il se vit devenu littérateur, Gorki eut l’idée de faire honneur au titre qu’on lui décernait, et, sans renier ses vagabonds, voulut s’essayer pourtant à des sujets variés et plus relevés. Mais, s’il connaissait bien les vagabonds, il connaissait très peu les gens du monde. Les quelques nouvelles qu’il écrivit sur les classes supérieures de la société sont médiocres. On l’y trouve gêné, mal documenté ou trop récemment renseigné.
Gorki, dans son désir d’élargir le champ de son art, a été mieux inspiré pour son roman de Foma Gordeïev. Nous ne sommes plus, il est vrai, chez ses va-nu-pieds ordinaires : la caste où il nous introduit, — celle des marchands de la Volga, — par la violence étrange des passions qui l’animent, par les coups de fortune qui la bouleversent et la rendent à la fois jouisseuse et incertaine de l’avenir, par l’excès de son intensité vitale, a des analogies avec les vagabonds qu’il avait jusqu’alors dépeints. C’est un monde singulier, très fermé, très autonome, qui a ses mœurs et ses habitudes, ses traditions et son orgueil, son langage à lui, ses préjugés spéciaux. Il a son aristocratie, fondée uniquement sur le succès, et sujette par suite à mille fluctuations ; il a ses déclassés et ses exploités. Ces riches marchands, établis sur les rives du fleuve, font le trafic de toutes les denrées dont la Volga est la route naturelle. Ils spéculent sur ces produits, ils en fixent le cours, les monopolisent, les lancent sur le marché, réalisant de fabuleux bénéfices ou se ruinant avec la même soudaineté. Ils ont l’instinct rapace et calculateur du grand homme d’affaires, mi-marchand et mi-forban. Aucun scrupule ne les gêne, mais une incessante préoccupation, la nécessité de combiner toujours des coups nouveaux, les entretient dans une fièvre perpétuelle. Ils sont hypocrites et astucieux, vivent ensemble en bonne intelligence, associés ou complices, et se trompent et se fraudent avec une singulière effronterie dans la duplicité. Ils mènent une vie ardente d’opiniâtre lutte et de fête effrénée. Ils travaillent et se soûlent ; ils ont de fastueuses installations et des mœurs barbares.
Foma Gordeïev est le fils d’un de ces hommes indomptables qui sont sortis de rien et qui vers trente ans brassent des millions. Il a hérité de son père un caractère excessif, mais il n’a pas comme lui le don d’appliquer aux affaires son énergie démesurée. Il est beau, robuste, énorme, bien constitué pour la lutte, mais il y a en lui quelque chose d’indécis et de trouble. A vingt ans, Foma devient orphelin, et sa nature ardente, abandonnée à elle-même, se trouve plus que jamais désorientée dans la vie. Il tombe sous la tutelle de son parrain, type de marchand adroit, intrigant, qui affecte la bonhomie et, sous son air de rondeur plaisante, cache de vifs instincts de lucre et de vol. Foma ne peut souffrir la domination de cet homme. Dans la vie qu’on lui fait mener, il ne trouve rien à quoi se rattacher, il ne trouve rien surtout qui comble le vide immense de son âme. Il sent en lui-même quelque chose d’inemployé qui reste en souffrance. La recherche des richesses ne lui suffit pas ; son tuteur lui reproche avec colère et ironie de ne pas comprendre et de ne pas aimer l’argent. La débauche, dans laquelle il se jette avec frénésie, n’arrive pas à le distraire d’une sourde mélancolie qu’il ne se définit pas très nettement et qui provient de l’inadaptation de son âme à sa destinée. Il réfléchit, presque sans le vouloir et sans clairement se rendre compte d’un vague pessimisme dans lequel il s’enlize. Il conçoit que la vie a un sens profond qu’il ne peut pénétrer, il souffre de se gaspiller à des incertitudes douloureuses.
L’idée lui vient soudainement que c’est la faute de sa fortune s’il est ainsi angoissé, parce qu’elle l’oppresse, parce qu’elle refrène toutes ses ardeurs d’indépendance. Dès lors elle lui est à charge ; il veut se débarrasser d’elle. Il propose à son parrain de la lui abandonner. Mais celui-ci, homme d’affaires ingénieux, a fait un autre plan pour s’emparer de cette richesse avec plus de sécurité. Il va tirer parti des bizarreries trop réelles de Foma et le faire passer pour fou. Par une manœuvre savante, il portera jusqu’à l’aliénation la singularité morale du jeune homme, afin de le rayer de l’existence et de devenir le possesseur naturel de ses biens.
Foma lui-même, sans le savoir, facilite cette combinaison. Un jour qu’un riche marchand donne une grande fête pour l’inauguration d’un vapeur, le parrain est invité ; il persuade Foma de l’accompagner. C’est un banquet monstre sur le bateau, d’un luxe lourd, avec accompagnement d’orchestre et grosse joie débordante. Le parrain se lève, fait un discours gonflé de l’orgueil de la caste ; il en célèbre la grandeur, l’avenir et la puissance. Mais, à peine les acclamations qu’il a suscitées se calment-elles, que Foma lance un juron de rage, et, comme pour répondre à l’étonnement que cette sortie a provoqué, le voilà qui déclare aux convives ahuris tout son mépris et toute sa haine. Et, voyant que sa diatribe ne cingle pas assez chacun de ces voleurs somptueux, il précise ses invectives, il crie à celui-ci ses bassesses, à celui-là ses turpitudes, à celui-là ses rapines. Et cet autre, quand donc ira-t-il en Sibérie expier le viol de cette petite fille ? Et cet autre qui a tué sa maîtresse, et cet autre qui a fait des mendiants de ses neveux, quand donc seront-ils châtiés ? Une fureur soulève alors toute la caste assemblée, on se rue sur le prophète en délire, on le ligote avec les serviettes, on le jette contre le bord du vaisseau, on l’insulte et l’on rit de cette débilité d’un homme seul contre tous. Et lui, Foma, comme retombé lourdement de son exaltation furieuse, morne maintenant, humilié et détruit, ne trouve plus en lui la moindre force de réaction. Il demande qu’on le délivre. On a encore peur de lui, on lui délie seulement les jambes. Il s’assied à la table souillée du festin et réclame de l’eau-de-vie. Il reste là longtemps, écroulé ; de grosses larmes silencieuses coulent de ses yeux clos. La fête est finie, on revient à toute vapeur. On chuchote dans les groupes que cet homme est fou, décidément, et le tuteur déplore, comme il convient, cet événement, et les autres constatent qu’une grande fortune va donc échoir à ce collègue.
On interna Foma dans une maison de fous, puis on le relâcha : il n’était pas dangereux. L’échec de son enthousiasme l’avait anéanti, vidé de tout ce qui jadis faisait sa force. Il n’était désormais qu’un pauvre être, presque imbécile, qui erre dans les rues et dont on se moque. Et les gens l’interpellent au passage : « Hé ! toi ! prophète ! raconte-nous la fin du monde… » Mais il semble inattentif à toute parole et reste muet, mystérieusement fermé, sans qu’on sache si dans cette âme dévastée quelque chose survit. Ainsi finit Foma Gordeïev, condamné par la vie, parce qu’il n’avait pas su se mettre d’accord avec les circonstances de sa destinée.
Il avait originellement l’âme inquiète du vagabond. Les hasards seuls de sa naissance et de sa fortune l’empêchèrent de se jeter, dès le début, dans la vie errante. Mais, aussitôt qu’il fut homme, il essaya de briser toutes les entraves. Dans l’opulence, il souffrait, à chaque minute, de son incapacité de vivre : toute impression se transformait pour lui en une pénible allusion à son déclassement parmi les siens. Il sentait que la vie réclamait de lui un effort, un arrachement, et que le prix en devait être la liberté. Il n’eut d’énergie que pour une sortie furieuse et inepte, belle d’indignation mais absurde, contre l’infamie de sa classe. Il devint un vagabond brisé, hébété ; toute sa force vitale et spirituelle avait été par lui-même perdue sans profit.